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Publié : 21 décembre 2004
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Ecole et mondialisation capitaliste : bulletin n°15

 Rapport Camdessus : encore plus fort que Thélot !

1. Michel Camdessus est un homme doté de solides convictions.

Entouré des meilleurs économistes du monde (« l’équipe des économistes du FMI est certainement la meilleure du monde » - c’est lui qui le dit), il s’était déjà illustré à la tête du FMI en imposant ses recettes à des pays du tiers-monde qui n’en sont pas encore revenus. Parvenu à la fin de son mandat, il a eu l’excellente idée de répondre positivement à une demande d’audit de Sarkozy afin qu’à notre tour nous puissions bénéficier des conseils d’une autorité dont le talent est reconnu de Londres à Washington. Le commanditaire n’a pas été déçu : il va en faire son livre de chevet. Nous ne le sommes pas non plus. Ce rapport constitue le plus beau concentré de la doctrine néolibérale que l’on puisse imaginer. Mieux encore, non content de dispenser les idées qui, déjà, ont fait sa réputation, il nous a gratifié de ses précieux conseils sur l’Ecole et la fonction publique en France. Avouons-le, lorsque Camdessus se déchaîne, Thélot fait presque pâle figure auprès du ci-devant directeur du FMI.

Invoquant la nécessité d’entrer dans la « nouvelle économie de la connaissance » (référence obligée aujourd’hui pour qui veut s’attaquer au statut de la fonction publique, à la protection sociale ou au service public) et l’obligation de faire face à cette « mondialisation (qui) signifie ouverture des marchés et compétition accrue » [P.147], Camdessus assure qu’il est « urgent de renverser certains choix » et de procéder à des « réformes urgentes » [P. 22] en particulier en matière « d’école, université, recherche, innovation » [P. 35]. Pour faire face « au triple choc de la technologie, de la démographie et de la mondialisation » [P. 22] il s’agit de « renouveler le modèle de croissance » [P. 16]. Il y a même urgence, nous voilà dans « un processus de décrochage » dont on voit le signe dans « un ralentissement de la productivité qui augmente moins vite qu’aux Etats-Unis » [P. 25] ainsi promu modèle de référence. Il faut donc non seulement « mobiliser toutes les ressources de travail disponibles dans l’économie », « améliorer l’efficacité des marchés de biens et services en les libérant des réglementations inutiles » (l’AGCS pointe le bout du nez) mais aussi « réformer l’Etat, c’est-à-dire lui rendre son agilité » [P. 56].

2. Où l’auteur nous régale de ses considérations sur l’Ecole.

Camdessus a la bonté de nous prévenir : « les réformes de l’école primaire et de l’université, la formation des travailleurs, l’adaptation des qualifications ou le redéploiement de la fonction publique » [P. 55] sont à l’ordre du jour. Comme Thelot, Camdessus va puiser son inspiration dans le prêt-à-porter idéologique patronal : « plus que jamais la performance de notre système d’éducation, de formation et de recherche détermine notre compétitivité »...« la principale concurrence de demain sera entre les systèmes d’éducation et de recherche » [P. 34]. Il faut donc « adapter l’Ecole au monde d’aujourd’hui « [P. 60].

De ce rapport, on peut dégager six mesures centrales :

2.1 Il faut penser l’enseignement dans une perspective de compétition, en particulier pour l’université puisque « le scolaire est relativement protégé de la concurrence internationale tandis que le supérieur y est tout entier immergé » [P. 64]. On notera ici combien l’usage du « relativement » suggère que d’autres secteurs de l’Education pourraient, à leur tour, entrer dans une logique de marché. A l’université, la messe serait déjà dite. Le système universitaire doit « se développer dans un environnement marqué par une concurrence internationale qui s’élargit chaque jour », aussi, puisque « sur l’ensemble de la planète, les sites d’enseignement et de recherche accueillent indifféremment des enseignants, étudiants et chercheurs de toutes nationalités. Il est impossible aujourd’hui de penser l’enseignement supérieur et la recherche sans tenir compte de cette compétition » [P. 62]. Il y a donc « nécessité de constituer des pôles de recherches solides et performants capables d’affronter la compétition internationale » [P. 64], car « l’enseignement supérieur est soumis à une exigence de performances » [P. 64]. Voilà qui devrait faire plaisir à la Commission Européenne.

2.2 Il faut expérimenter d’autres modes de fonctionnement des établissements scolaires. Dans le cadre de la décentralisation s’ouvriraient « des établissements publics d’un type nouveau, sous la responsabilité de collectivités territoriales. Les enseignants (y) seraient recrutés par la direction de l’établissement dans un corps de professeurs ayant les certifications requises. Ils seraient placés sous un autre type de contrat que celui de l’ Education nationale : à coté de leur enseignement proprement dit, ils assureraient l’accompagnement des élèves, du travail interdisciplinaire (en équipe avec leurs collègues), de la concertation, des relations avec les familles sur le temps de service qui serait très supérieur à 18 heures (autour de 26 heures) [P. 61]. » Pince sans rire, Camdessus estime que cela « établirait une heureuse émulation, y compris avec l’enseignement libre » [P. 61]. Cela se ferait dans un cadre géographique qui ne devrait pas déplaire au patronat : le bassin d’emploi. Il faut une « décentralisation énergique de l’action publique : la région et le bassin d’emploi sont l’échelon approprié de l’action publique dans ce secteur ». Cela devrait évidemment se traduire par une modification notable du mode de gestion des établissements : les moyens financiers nouveaux « seraient attribués pour une grande partie sur des appels à projets...non systématiquement reconductibles » [P. 67]. Sans surprise, le dispositif pourra s’intégrer tout naturellement dans la logique introduite par la Loi Organique relative à la Loi de Finances. Toujours prévenant, Camdessus ne nous cache rien des conséquences que cela pourrait entraîner, tout particulièrement dans les universités. « L’autonomie indispensable des universités (implique) la plus grande déconcentration possible de la gestion du personnel universitaire ; l’affectation d’emploi de cadre dirigeants de haut niveau...ouvrirait d’abord la voie à des partenariats divers » (au premier rang desquels les entreprises) et exigerait « d’assouplir les règles actuellement en vigueur en matière de contractualisation avec les collectivités territoriales » [P. 65].

2.3 Il faut soumettre l’enseignement aux intérêts immédiats des entreprises. En institutionnalisant d’abord « la création de pôles de recherche et d’enseignements supérieurs forts, regroupant sur un même site » des universités et les « départements Recherche et Développement d’entreprise » [P. 66]. Il conviendrait ensuite de marquer la continuité entre l’enseignement supérieur et le secteur productif en « évitant les cadres et statuts rompant la fluidité entre la situation d’étudiant, de chercheur, de professeur, d’entrepreneur » [P. 75].

2.4 Il faut renforcer la sélection scolaire (et sociale). Camdesssus ne s’embarrasse pas de considérations futiles. Il va tout droit à l’essentiel : « il faut repenser la question de la sélection » [P. 66]. Celle-ci s’entend d’abord sur le plan scolaire : les bacheliers ne pourront accéder à « toutes les filières en fonction du baccalauréat qu’ils ont obtenu » [P. 67]. On peut également la concevoir sur le plan financier : on doit « ouvrir un grand débat démocratique sur la question des droits d’entrée et de la quasi gratuité de l ‘enseignement supérieur » car « qui dit quasi gratuité dit université pauvre » [P. 68]. Certes, on pourrait s’étonner de l’étrange cécité d’un Camdessus négligeant d’envisager qu’un système éducatif soit pris en charge par l’ensemble de la collectivité, au nom de la solidarité. Mais on sait que de pareilles préoccupations n’entrent guère dans l’univers mental de ceux qui se sont donnés pour premier objectif de réduire la « charge fiscale » des hauts revenus. Cette conception de la sélection scolaire est bien loin d’être innocente. Elle s’inscrit dans une philosophie globale où l’on donne mission à l’Ecole d’effectuer le tri social dont le système économique a besoin. « Le développement d’un nouveau secteur de services à destination des particuliers devrait permettre de créer rapidement en France beaucoup d’emplois de qualité ne nécessitant pas de qualification universitaire » [P. 115]. On comprend mieux alors la signification de l’enthousiasme affiché par Camdessus lorsqu’il s’agit de vanter les mérites de l’apprentissage. Ne faut-il pas « améliorer l’attractivité de l’apprentissage et l’efficacité de la taxe d’apprentissage » [P. 61] ? Se dessine ainsi un projet éducatif à deux vitesses : « d’autres voies doivent être utilisées faisant davantage place aux compétences pratiques qu’aux savoirs abstraits. Ceci vaut en particulier, pour les services à la personne, appelés à se développer » [P. 71]. Voilà qui éclaire aussi cette surprenante critique faite à un enseignement où « les rythmes et les méthodes qui prévalent sont encore trop tournés vers un apprentissage cérébral de l’abstraction ; elles minimisent l’apprentissage par l’agir » [P. 61]. On ne pourra pas s’empêcher d’établir une parenté avec les propositions de sélection précoce contenues dans le rapport Thèlot.

2.5 Il faut assujettir les contenus des enseignements aux besoins du patronat. On doit rechercher « l’adaptation de nos outils et du fonds culturel de l’enseignement scolaire compte tenu des évolutions récentes » [P. 60]. Tout ceci resterait bien vague et pourrait même ne pas déroger au bon sens si, quelques lignes plus bas, Camdessus ne tenait à donner un exemple destiné à nous éclairer. En effet l’enseignement des Sciences économiques et sociales gagnerait beaucoup à entretenir « des échanges plus féconds (avec) la société civile », et, précision qui ne manque pas de sel, « les entreprises par exemple, pourraient s’avérer utiles pour enrichir les perceptions réciproques et faire en sorte qu’une représentation plus concrète de la vie économique et du rôle de l’entreprise dans le pays soit fournie aux adolescents » [P. 60]. Au moins, on ne pourra pas reprocher à Camdessus son manque de franchise.

2.6 Il faut prévoir la privatisation partielle du système éducatif. C’est presque incidemment que Camdessus nous suggère cette mesure. Considérant le développement des « services à la personne », ce secteur à qui il promet le plus bel avenir, Camdessus propose une réforme radicale. « L’organisation la plus efficace devrait consister à désigner sur appel d’offres des collectivités locales... une grande entreprise engageant son nom sur un accès très peu coûteux de tous les administrés de la collectivité locale à tous les services anciens et nouveaux offerts par tous les prestataires (associations, privés, publics) » [P. 116]. Et Camdessus de nous préciser que, parmi tous ces « services anciens et nouveaux » assurés par le service public, on compte bien sûr l’Education. Tout est dit. Voilà Camdesssus prêt à offrir l’Ecole sur un plateau à ces entreprises qui sont déjà prêtes à investir dans le secteur.

On le voit, en matière d’enseignement, Camdessus n’a rien à envier à un Thélot. Il fourmille de propositions conçues dans l’esprit des réformes qui ont déjà fait merveille quand il officiait à la tête du FMI.

3. Où l’auteur nous entretient des projets audacieux qu’il caresse pour réformer profondément la fonction publique.

Comme tout libéral convaincu de la nocivité du secteur public, Camdessus ne prise guère les fonctionnaires. Sa conception de la fonction publique s’inscrit dans une philosophie générale où le statut du travailleur doit se comprendre « comme un soutien pour un parcours professionnel mieux assuré et non comme un abri contre tout changement » [P. 93]. Il faut donc faire sortir le fonctionnaire de sa tanière et « entreprendre une profonde réforme statutaire de la fonction publique dont l’organisation en un millier de corps différents aboutit à un cloisonnement qui défie toute gestion moderne des ressources humaines » [P. 123]. C’est ce que Camdessus appelle « agiliser l’Etat » (sic). S’emparant des lieux communs propres au néolibéralisme, il n’hésite pas à fustiger « l’hypertrophie du secteur public » [P. 28] et à déplorer que nous soyons « le seul pays qui continuellement ajoute à la taille en général jugée pléthorique de sa fonction publique » [P. 28].

Toutefois Camdesssus est habile. Il n’hésite pas à invoquer la justice et la lutte contre les inégalités pour légitimer ses mauvais coups. Mieux, il est prêt à exploiter les fantasmes qu’entretiennent complaisamment les médias pour affoler le quidam. Ainsi en est-il du « climat d’insécurité » par exemple. Une insécurité sociale en fait, face à laquelle « les Français ne sont, en aucune manière égaux... Les uns - notamment dans la sphère publique - disposent de protections robustes, d’autres en nombre croissant y sont exposés, (et) voient les chances de précarité de leur condition s’accroître et les chances d’en sortir devenir chaque jour plus illusoires » [P. 50]. Une telle dénonciation de la précarité devrait amener Camdessus à exiger un renforcement des protections statutaires des salariés. Il n’en est rien. Mieux vaut invoquer les « inégalités graves entre ceux dont l’emploi (public ou privé) est protégé et ceux qui enchaînent les CDD dans l’incertitude du lendemain » [P. 39]. On sait que pour tout bon libéral, la lutte des classes oppose non plus le travail et le capital mais ceux dont l’emploi est précaire à ceux dont l’emploi est stable, et qu’il n’est pas de tâche plus urgente que de faire cesser cet odieux privilège. Telle est la source idéologique où Camdessus puise les potions qu’il prétend nous administrer.

3.1 Il faut tailler hardiment dans les effectifs de la fonction publique. L’Etat doit « réaliser un effort de productivité de 2,25% par an pendant 10 ans (soit 40 000 embauches par an pour remplacer les 77 000 départs annuels à la retraite ) » [P. 128]. On imagine aisément quelle hémorragie cela représenterait dans les effectifs des personnels du service public d’éducation et les conséquences que cela pourrait entraîner pour l’encadrement des élèves.

3.2 Il faut externaliser certaines fonctions vers le secteur privé. « Dans certains cas, les réductions d’effectifs publics résulteront de l’abandon des missions, soit par interruption, soit par transmission à d’autres acteurs mieux adaptés » [P. 130]. Nous voilà prévenus, le démantèlement du secteur public se fera au prix de la disparition de pas mal de services (comme à la Poste) ou par leur transfert aux entreprises privées (comme dans la restauration scolaire).

3.3 Il faut réformer les modes de gestion du secteur public et « responsabiliser davantage les dirigeants des établissements et entreprises publiques (par la contractualisation) » [P. 131]. Cette extension du domaine de l’idéologie managériale et des critères de rentabilité qui la sous tendent ne serait pas sans déplaire à tous ceux qui considèrent que l’efficacité d’une mission de service public se mesure à l’aune du retour sur investissement.

3.4 Il faut travailler davantage. Attentif à la remise de la France au travail (une marotte chez les néolibéraux) Camdessus se demande « comment réhabiliter le travail dans la société en le faisant aimer des employeurs et des employés » [P. 85]. Sur le sujet, il a deux ou trois petites idées, toutes plus prometteuses les unes que les autres. A propos des travailleurs âgés par exemple, dont « il est nécessaire de préserver et de renforcer leur employabilité par la formation » [P. 87], il propose « dans la fonction publique... sur la base du volontariat et dans le respect de l’interêt du service d’autoriser le dépassement de la limite d’âge » [P. 88]. Les néo retraités apprécieront !

4. Au fond, quand il ne s’emballe pas dans l’épanchement d’une logorrhée qui masque mal la platitude théorique du propos « Pour sortir par le haut aujourd’hui de cet enchaînement pervers il nous faut recréer les conditions d’une circularité systémique positive entre renforcement de la cohésion sociale et efficacité économique » [P. 36], Camdessus n’hésite pas à faire tonner toute l’artillerie lourde néolibérale (« le rôle de l’Etat est de créer un environnement favorable à la création d’activités économiques qu’il s’agisse du travail indépendant ou salarié » [P. 83] ou bien à exalter les bonnes vieilles valeurs traditionnelles (« le travail demeure une valeur centrale pour notre société » [P. 105] voire à exploiter les artifices destinés à replâtrer un système bien mal en point (cf. la « stratégie de développement durable » par exemple). Mais tout ce verbiage ne doit pas nous faire oublier la nature du projet de Camdessus. Car toutes ces élégances cachent difficilement les intentions triviales du bonhomme. Elles transparaissent trop bien dans le vocabulaire employé, « le site France » [P. 34], ou derrière les assertions les plus brutales « un emploi de qualité doit toujours être un objectif et non un pré requis » [P. 41]. Mais, sachant les états de service de l’auteur du rapport, était il permis d’en douter ?

NB : pour les états de service en question, voir la bio ci-dessous [déjà parue dans le bulletin n° 14 de la CEMC mais qu’il nous a paru utile de re-produire].


 Michel Camdessus : Notice biographique

Michel Camdessus : né le 1er mai 1933 à Bayonne (France).
Enarque
Brillante carrière aux Finances et à la Banque de France dont il finit gouverneur de 1984 à 1987.
Fait ensuite profiter le vaste monde de ses immenses talents en devenant, 13 ans durant, directeur du Fonds Monétaire international (1987-2000).

Michel Camdessus est quelqu’un d’extrêmement courtois, élégant, plein de tact, qui fait honneur à la réputation mondiale de raffinement des Français. Aussi est-ce toujours avec énormément de courtoisie, de tact et d’élégance, durant ces années au FMI, qu’il condamne des millions d’hommes, de femmes et d’enfants à mourir avant l’âge, de faim, de maladies curables, ou d’ignorance - car on meurt parfois aussi d’ignorance.

C’est sous sa direction, en effet, que le FMI oblige les pays du Tiers Monde, pour payer sans fin les intérêts d’une inextinguible « dette » extérieure, à une cure d’austérité digne du traitement du Docteur Laguna. (Vous ne connaissez pas ? Mais si, c’est ce bon docteur célèbre dans toute l’Amérique Latine, qui avait décidé d’apprendre à ses mules à se passer de manger ; réduisant tous les jours leur ration de picotin, il était d’ailleurs en passe d’y parvenir quand - injuste sort !- toutes ses mules ont crevé en même temps, empêchant ainsi le Dr Laguna de devenir un bienfaiteur de l’humanité.)

Les prescriptions du Docteur Camdessus, elles, ont été d’une époustouflante efficacité. On a pu mesurer leur éclatant succès en Haïti, en Somalie... Arrêtons ici une liste qui serait fort longue.

Faut-il de l’altruisme pour s’intéresser ainsi au sort des plus déshérités de la planète ! Il est vrai que Michel Camdessus est un croyant militant : il préside les Semaines Sociales de France (prolongement de l’encyclique Rerum Novarum de 1891 qui se penchait sur la condition ouvrière), et siège depuis août 2000 au Conseil Pontifical Justice et Paix.

C’est sans doute pour tout cela qu’aujourd’hui en retraite, avec le désintéressement qu’on lui connaît, il tient à faire profiter ses compatriotes de méthodes qui ont apporté une telle prospérité aux Argentins, par exemple...


 Con...te de Noël, Lionel, Jacques, Ernest-Antoine et les autres

C’était un jour de l’an 93. Le fondu de pouvoir du Nosferatef - c’est sous cette appellation de facture publicitaire que se présentait la puissante Corporation des Saigneurs du Pauvre Monde - avait réussi un coup saignant, dont on parlerait encore longtemps après.

En ces temps-là, il faut croire que le Nosferatef choisissait toujours ses fondus de pouvoir dans la même famille, comme cela avait été le cas pour les bourreaux, car ils portaient tous le même curieux patronyme : Gouvernement. En revanche, sans doute pour désorienter d’éventuels contradicteurs, ils changeaient souvent de prénom. En 93, le fondu de pouvoir du Nosferatef répondait à l’état civil de Balladur Gouvernement.

Son contrat lui enjoignait principalement de veiller à ce que les Saigneurs disposent de leur aliment favori en quantité toujours croissante. Mais les Saigneurs avaient encore d’autres gourmandises. Ils n’aimaient rien tant qu’humilier et martyriser Corps Social, sous prétexte de lui rappeler qui était le maître.

Corps Social était un animal débonnaire et pataud, plutôt docile quoiqu’un peu grognon, généralement quadrupède, dur à la peine, sympathique en un mot, au point que dans la plupart des familles il était d’usage d’offrir aux enfants des Corps Sociaux en peluche. Toutefois ses légendaires colères étaient redoutables : il se redressait alors sur ses pattes de derrière et sa stature impressionnante faisait reculer précipitamment fondus de pouvoir et Saigneurs.

Or donc, ce funeste jour de 93, Balladur Gouvernement fit venir Corps Social, et profitant de ce que celui-ci était affaibli par un méchant virus nommé chômage, il lui creva l’œil droit. Abasourdi de surprise et de douleur, Corps Social eut à peine la force de crier et s’en retourna ventre à terre se cacher au fond de sa caverne.

Il faut ici rectifier une légère impropriété. Par une fantaisie du dictionnaire (ou plutôt de la tradition, dont le dictionnaire n’est que le réceptacle) on ne dit pas « l’œil droit » pour le Corps Social. De même qu’on parle de soies pour les rudes poils du sanglier, de même que l’usage maritime a imposé bâbord et tribord pour la gauche et la droite des navires, il existe une expression particulière pour chaque côté du Corps Social, qu’on nomme « secteur » : on dit ainsi « secteur privé » pour le côté droit, et « secteur public » pour le côté gauche. C’est donc, pour être précis, l’œil du secteur privé que creva B. Gouvernement.

Le Nosferatef apprécia énormément, célébra la brillante idée et sa parfaite réalisation. C’était beaucoup plus amusant, beaucoup plus spectaculaire que le harcèlement quotidien à coups de bâton ou de fourche. Il en redemanda aux fondus de pouvoir qui se succédèrent. Ceux-ci firent leur possible pour satisfaire leur employeur.

Mais la cruelle expérience avait rendu Corps Social méfiant. Il ne tombait plus aussi innocemment dans le premier piège venu. Le fondu de pouvoir en fonctions en l’an 95 dut d’ailleurs essuyer une fameuse rogne de Corps Social qui l’obligea à baisser pavillon. Son successeur se montra donc plus circonspect : il prépara plan sur plan pour démontrer sa loyauté envers le Nosferatef, travailla sournoisement de la fourche et du bâton, mais n’osa pas attaquer l’animal de front.

Arriva alors un nouveau fondu de pouvoir qui se vantait auprès des Saigneurs d’être capable de beaucoup mieux que ses prédécesseurs. C’est qu’il avait derrière lui toute une carrière de commun-niqueur, ainsi qu’on désigne ceux qui font profession d’abuser le commun des mortels. Il avait son plan, il prendrait Corps Social par la ruse.
Il le convoqua alors en sa présence et lui tint à peu près ce langage : « Corps Social, n’es-tu pas sensible à cette révoltante injustice ? Ton secteur public jouit d’un inimaginable privilège par rapport à ton secteur privé ! C’en est indécent, je dois rétablir l’équité séance tenante ! »

On remarquera, au passage, que sa formation de commun-niqueur avait permis au fondu de pouvoir d’éviter toute expression malencontreuse, comme auraient pu l’être dans ces circonstances « une injustice qui crève les yeux » ou « un privilège exorbitant ».

Cependant, si Corps Social voyait - évidemment - moins bien depuis l’an 93, par une sorte de compensation assez courante son ouïe s’était considérablement aiguisée. Bien que ce fût à peine perceptible, il ne lui avait pas échappé que le fondu de pouvoir prononçait équitef. En un éclair il comprit qu’il s’agissait d’un de ces mots puisés dans les malles de vocabulaire truqué du Nosferatef, d’où sortaient également modernitef, flexibilitef, citoyennetef, et d’autres encore.

Et puis Corps Social avait la force de sa faiblesse : les Saign