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Publié : 24 avril 2006
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Ecole et mondialisation capitaliste - bulletin n° 19

Pendant les luttes (de classes) les travaux (d’investigation) continuent.

 Esprit (d’entreprise) es-tu là ?

Oui, répond la Commission européenne.

On sait déjà la place privilégiée que l’idéologie néo-libérale réserve au service d’éducation comme instrument de reproduction de la société. Le rôle de l’École ne se limite pourtant pas à garantir et à légitimer la distribution des places dans une formation sociale hiérarchisée selon les normes imposées par l’organisation du travail capitaliste. Elle a aussi pour fonction d’assurer, dans le cadre de la scolarisation initiale, une socialisation des futurs salariés dont on attend qu’ils s’imprègnent pleinement des valeurs dominantes dans la société. Certes, il n’y a là rien de bien nouveau. A la fin du 19e siècle, l’École républicaine exaltait alors patriotisme, travail et autres vertus ménagères... Cependant le contexte du capitalisme mondialisé exige, aujourd’hui, un renouvellement du système de valeurs. Toujours attentive à promouvoir la défense des intérêts patronaux, c’est à cette tâche sacrée que la Commission européenne se consacre dans une communication intitulée : “ Mise en œuvre du Programme communautaire de Lisbonne : Stimuler l’esprit d’entreprise par l’enseignement et l’apprentissage ” du 13 février 2006 [1]. Elle y fixe les objectifs qui devraient être assignés aux programmes scolaires des pays de l’Union. On peut en dégager deux principaux.

1 - Il faut “ renforcer le rôle de l’enseignement dans la création d’une culture plus entrepreneuriale ” car il existe une corrélation entre “ l’esprit d’entreprise et la croissance économique ”. A cette fin, on devra créer un “ climat sociétal plus favorable à l’entreprise ” (p3) et tout particulièrement veiller “ à libérer le potentiel entrepreneurial des femmes qui n’est pas encore valablement exploité ” (sic). Un projet qui exige le développement d’une “ mentalité entrepreneuriale ” puisque cette “ culture ” serait une savante combinaison de “ mentalités et de compétences ” (p10).

2 - Il convient d’encourager les élèves à acquérir des “ comportements entrepreneuriaux ”. A cet égard, bien des pays sont en retard. Ils devraient s’inspirer de l’exemple hautement recommandable qu’offre la Pologne. Elle en a fait l’une des priorités poursuivies par son enseignement des “ Notions de base du fonctionnement d’une entreprise ”, matière obligatoire dans l’ensemble des écoles secondaires et professionnelles.

Quel est l’enjeu d’une telle démarche ?

Partant de l’hypothèse selon laquelle il existerait “ un lien positif entre le soutien culturel (par exemple à travers des programmes d’enseignement, des campagnes de promotion, etc.) et l’intensité de l’activité entrepreneuriale dans l’UE ” (p3), l’École doit faire de l’entrepreneuriat une “ compétence clé pour tous ” (p4), enseignée à tous les niveaux du système scolaire afin de permettre l’épanouissement “ des qualités et qualifications génériques qui constituent les bases de l ‘esprit d’entreprise ” et “ l’acquisition de connaissances plus spécifiques sur l’activité commerciale ” (p4). La commission n’oublie d’ailleurs pas de rappeler que “ l’esprit d’entreprise a été inclus dans le “ cadre de référence de huit compétences clés pour l’apprentissage tout au long de la vie, nécessaires à l’épanouissement personnel, à l’inclusion sociale, à la citoyenneté active et à l’aptitude à l’emploi ” (p4). Pas moins ! A ceux qui s’interrogeraient sur ce que peut recouvrir une notion aussi riche de promesses, la commission ne manque pas d’apporter une réponse : “ l’esprit d’entreprise se réfère à l’aptitude d’un individu à passer des idées aux actes ”. Nous voilà édifiés. Certes, on n’attendait pas de nos dignes commissaires qu’ils se laissent aller à avouer que l’esprit d’entreprise n’est rien d’autre que la recherche du meilleur moyen de faire du fric de tout. On pouvait cependant espérer qu’ils fassent preuve de plus de précision. Tout juste se contentent-ils de nous donner une idée du contenu idéologique de cet enseignement : créativité, innovation, prise de risques... Jamais cependant, ils ne vont jusqu’à reconnaître qu’inculquer l’esprit d’entreprise c’est encourager la course aux profits.

Quelles réformes les États de l’Union devraient-ils introduire dans leurs systèmes éducatifs ou si l’on veut, quelles seraient “ les bonnes pratiques ” selon l’expression chère à la commission ?

“ Les cursus des écoles de tous les niveaux doivent explicitement inclure l’entrepreneuriat comme objectif de l’enseignement et prévoir des orientations pour la mise en œuvre de cette formation ” (p12). Cela signifie que, “ depuis l’école primaire jusqu’à l’université ”, tous les “ apprenants ” devront recevoir cette formation essentielle. Partant de l’idée que plus un esprit est jeune, plus il est malléable, les commissaires invitent les États à s’y prendre le plus tôt possible, c’est à dire dès l’enseignement primaire. Ils manquent d’ambition. Une Bourse aux caramels en maternelle aurait pu constituer une excellente propédeutique... “ Il convient de veiller à une meilleure sensibilisation aux avantages que présente l’acquisition des notions fondamentales de l’entrepreneuriat pour l’ensemble de la société et pour les apprenants eux-mêmes et ce, dès les premières années de l’enseignement ” (p6). Il faut donc “ passer par une familiarisation et un contact précoces avec le monde du travail et des entreprises, ainsi que par la compréhension du rôle que jouent les entrepreneurs dans la collectivité ” (p6). Pour stimuler la créativité des enfants, on les placera dans “ une situation de concurrence ” (p7) grâce à la création d’une “ entreprise simple ” où l’on pourra procéder “ par exemple (à) la vente de produits par des élèves à d’autres élèves ” (p7). Suggérons que pour encourager les plus rapaces d’entre eux, on institue un diplôme de premier requin de la classe ! Cette sensibilisation sera bien évidemment poursuivie dans l’enseignement secondaire où une “ expérience pratique de l’entrepreneuriat (sera) acquise dans le cadre des cours normaux ” (p7). Déjà, dans de nombreux pays, “ il existe des matières qui peuvent servir -si les écoles et les entreprises en prennent l’initiative- à assurer une formation à l’entrepreneuriat ” (p5). Toutefois, s’ils n’ont pas encore franchi le pas, d’autres pays se préparent à rejoindre ces hardis pionniers engagés sur la route de la “ modernité ” . Ils “ sont en train de réviser les programmes nationaux afin d’y réserver une place à l’acquisition de compétences entrepreneuriales ” (p5). Dans ce cas aussi, on créera à partir du collège des “ mini-entreprises gérées par des étudiants dans le contexte scolaire ” (p8). On ne devra pas négliger non plus les incontournables “ partenariats avec le monde des affaires ” (p8) dont on sait qu’ils sont chers à tout bon réformateur néo-libéral du système éducatif. “ Des acteurs privés (associations commerciales, entreprises, chefs d’entreprise, consultants d’entreprise, etc.) s’impliquent de plus en plus dans l’enseignement, aussi bien en parrainant des initiatives spécifiques qu’en participant directement à la formation ”. Cette mise en place de “ liens entre les écoles, les entreprises et les collectivités représente un élément clé de la réussite des programmes ” (p9). On ne saurait se montrer plus explicite. Pour éveiller les “ idées commerciales des étudiants ”, encore faut-il obtenir la participation active des enseignants. Évitons donc les grincheux, bilieux et autres ennemis du progrès. Pour cela, rien de tel que de développer l’embauche des patrons eux-mêmes. “ Il importe d’encourager la mobilité des enseignants entre le monde universitaire et le monde des affaires, et de promouvoir l’implication de membres du monde des affaires dans l ’enseignement ” (p13). Cette symbiose entre le patronat et l’université sera le meilleur moyen de faire entrer les valeurs de la “ modernité ” capitaliste dans la tête des étudiants. Encore faut-il lever d’urgence ces “ barrières internes ” qui sont autant d’obstacles à la refondation de l’École. C’est ce que propose la commission, en remettant en cause le “ système de carrière essentiellement fondé sur le bagage universitaire ” (p11), en prônant la “ mobilité de la main d’œuvre ” des universités et en recrutant de “ manière flexible ” des patrons-professeurs.

Sous prétexte de découverte du monde du travail, c’est celui de l’entreprise (ses valeurs et ses modes de pensée) que la commission introduit officiellement dans le système éducatif. Le Ministère de l’éducation nationale n’a d’ailleurs pas manqué de passer à l’acte. Le concours national 2006 (“ Une ambition partagée : développer l’esprit d’entreprendre ”) récompense les projets de création d’entreprises élaborés dans les lycées qui auront su “ promouvoir la créativité et développer l’esprit d’entreprise des élèves ”. Espérons que le patronat et la commission sauront reconnaître le zèle déployé par le ministère pour répondre à leurs attentes.


 La société de la connaissance

Ou comment faire prendre les vessies néo-libérales pour les lanternes du progrès.

Promue objectif prioritaire pour 2010 par la Commission européenne, la “ société de la connaissance ” est devenue la justification obligée de toutes les politiques qui visent à “ réformer ” les systèmes éducatifs des pays membres de l’Union. Qui oserait refuser de souscrire à un projet aussi noble et aussi ambitieux que celui de faire entrer tout un continent dans une société dont l’essence même serait ni plus ni moins que la Connaissance ? A qui émettrait des doutes sur la sincérité des auteurs, on pourra toujours objecter qu’il préfère cultiver une préférence réactionnaire pour la perpétuation de l’ignorance. Pourtant, si l’on veut aller au-delà des mots, il n’est pas incongru de s’interroger sur la signification réelle d’une notion très (trop) consensuelle. Après tout, la commission européenne nous a souvent habitués à habiller d’un emballage clinquant des réalités qui se révèlent beaucoup moins séduisantes. Quels enjeux, mais aussi quelles stratégies recèlent un projet que le Conseil européen a validé en mars 2004 ?

Bien entendu, nul ne devra s’étonner de voir cette conception de la “ société de la connaissance ” s’inscrire dans la vision globale du monde (donc de l’École) portée par une philosophie néo-libérale qui inspire habituellement les projets de la commission européenne. On connaît la thèse. Dans le capitalisme contemporain, la concurrence mondialisée pousse les pays européens (ou si l’on préfère leurs entreprises, car aux yeux de nos braves commissaires, les deux doivent plus ou moins se confondre) à rechercher “ l’avantage comparatif ” qui leur permettra de garantir leur “ compétitivité ”. Cet avantage comparatif, la commission l’a trouvé : il s’agit du “ capital humain ”. “ Pour promouvoir la croissance dans l’UE ” [2], la première priorité consiste à investir dans le développement du capital humain. Il s’agit “d’un facteur d’un facteur déterminant en matière de compétitivité, de croissance durable et d’emploi ” (p4). On sait depuis longtemps ce que recouvre ce concept de capital humain : la complexité de chaque individu se réduit à un stock de compétences nécessaires au maintien de son “ employabilité ” c‘est à dire, en clair, à sa capacité à tenir son rôle d’outil productif, corvéable, jetable, exploitable... Pour faire de l’Europe “ l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde ”, on doit “ moderniser ” (sic) le système d’éducation. Concurrence, avantages comparatifs, compétitivité, productivité, capital humain, toutes les préoccupations néo-libérales sont là. Le vocabulaire utilisé ne laisse planer aucun doute. On devine la fonction assignée au système éducatif et le sens que l’on doit donner à cette notion de “ société de la connaissance ”. Elle n’est rien d’autre qu’un paravent derrière lequel on camoufle une (re)définition de ce que devrait être l’École : une institution qui, ne prétendant même plus jouer un rôle de transmission du savoir, se donne pour tâche de préparer les futurs salariés aux normes et exigences de l’appareil productif. Tous ceux qui entretenaient encore le mythe d’une École organe autonome dans le capitalisme et propre à faciliter l’émancipation de l’individu devront faire le deuil de cette illusion. L’accès à la culture n’est même pas un droit reconnu à tous (on le voit en France avec le retour de l’apprentissage à 14 ans). Le savoir n’est qu’un vulgaire facteur de production et le service des entreprises (tâche prioritaire de l’École) est promu devoir national (guerre économique mondiale oblige). Et puisque mobilisation il y a, l’ordre de marche rédigé par la commission européenne est explicite : investissons dans les ressources humaines ! C’est à l’aune de cette conception générale que l’on doit évaluer le contenu de la “ société de la connaissance ”.

Pour nos commissaires, il s’agit “ d’adapter (les) systèmes et (l’)offre en matière d’éducation aux enjeux de la société et de l’économie de la connaissance ” (p.10). Seuls les esprits soupçonneux auront noté l’imperceptible transition qui transforme la société de la connaissance en économie de la connaissance. Elle révèle l’état d’esprit d’une commission plus préoccupée d’intérêts épiciers que de défense du patrimoine culturel. Bien sûr, on ne risque guère d’être surpris par le contenu donné à ce concept. Il n’est jamais qu’une variation autour des thèmes habituels de la vulgate néo-libérale.

- L’enseignement doit fournir “ les compétences et les qualifications nécessaires pour répondre à l’évolution rapide des besoins du marché de l’emploi moderne ” (p.14). Autant dire qu’à la flexibilité et à la souplesse du marché doivent répondre la flexibilité et la souplesse de l’enseignement. Finis les diplômes, place aux compétences, qui elles précisément n’ont jamais garanti “ l’employabilité ” des salariés mais qui par contre devront évoluer au gré des variations du marché. “ Il convient de développer des cadres de qualifications et de compétences flexibles et ouverts ” (p.26). Ces compétences pourront être “ acquises dans un cadre formel ou informel ” (p. 26). On pourra donc faire l’économie des diplômes et des qualifications qui vont avec. Cela épargnera bien des soucis à un patronat qui n’aura même plus besoin de reconnaître les conventions collectives.

- L’enseignement doit permettre “ l’acquisition d’un bagage de compétences-clés avant la fin de la scolarité obligatoire. Ce bagage...devrait comporter la communication dans la langue maternelle et dans des langues étrangère, des connaissances en mathématiques, et les compétences de base en sciences et technologie, des aptitudes en TIC, la capacité d’apprendre à apprendre, les compétences interpersonnelles et civiques (sic), l’esprit d’entreprise et la sensibilisation à la culture ” (p.25). Air connu. Toute ressemblance avec le socle commun de la loi Fillon n’est bien évidemment que pure coïncidence. De même, devrait-on s’attarder davantage sur cette insistance mise à encourager vivement les états membres à “ donner aux écoles les moyens de mener des activités favorisant les attitudes et les compétences entrepreneuriales ” (p.25) ? Appauvrissement des contenus et valorisation de l’idéologie patronale, les commissaires nous rejouent là une ritournelle bien connue.

- L’enseignement doit ne pas être trop dispendieux, il conviendra donc de procéder à “ l’identification des domaines et des groupes où les investissements seront les plus productifs ” (p. 22). Le texte aurait pu ajouter les plus productifs et les plus rentables car “ la contribution privée devrait être encouragée ” et “ l’accroissement de l’investissement privé devrait refléter le partage des responsabilités entre les employeurs et les salariés en vue du développement des compétences ” (p.23).

- L’enseignement doit s’engager dans des “ partenariats plus efficaces entre les acteurs-clés, notamment les entreprises, les partenaires sociaux, et les établissements d’enseignement de tous niveaux ” (p.5). Car n’est-il pas “ essentiel d’établir des liens plus étroits entre le monde de l’éducation et de la formation et les employeurs, afin que chacun ait une meilleure compréhension des besoins de l’autre ” (p.8) ? Ces partenariats si chers à nos zélés commissaires pourront ainsi encourager “ le développement de systèmes d’éducation et de formation flexibles et ouverts sur leur environnement ” (p.26). On le voit bien, pour la commission, la “ société de la connaissance ” n’est rien d’autre que l’instrumentalisation du système éducatif mis au service des besoins de l’économie, c’est-à-dire du marché ou plus crûment des intérêts du patronat.

Comme bien d’autres concepts véhiculés par le discours néo-libéral, la “ société de la connaissance ” relève de cette opération de mystification qui consiste à faire dire aux mots le contraire de leur contenu réel. Bel exemple de novlangue , tour de passe-passe idéologique où l’on présente comme un enrichissement ce qui en fait n’est qu’un appauvrissement. Car bien entendu, cet exercice n ‘est pas gratuit. Il a une fonction sociale. Les commissaires européens se font ici les relais (volontaires ou involontaires, peu importe), d’une conception politique-sociale de l’école. Ils nous rappellent opportunément que la “ question scolaire ” ne doit jamais être pensée de manière autonome. Elle doit se comprendre comme un volet (parmi d’autres) de la “ question sociale ”. Une critique du modèle scolaire tel qu’on nous le prépare ne saurait donc être dissociée d’une critique globale de la société ni d’une réflexion sur la place qu’y occupe le système éducatif. C’est pourquoi, si nous n’avons pas à accepter le projet d’école néo-libéral, nous n’avons pas non plus à défendre, tel quel, le modèle scolaire actuel. Ni école néo-libérale, ni statu quo !


[1] Toutes les citations sont extraites de ce document.

[2] Toutes les citations sont empruntées au rapport “ Éducation & Formation 2010 ” L’urgence des réformes pour réussir la stratégie de Lisbonne.

Voir en ligne : http://www.sudeducation.org:443/Eco...