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Publié : 22 juin 2006
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Ecole et mondialisation capitaliste - bulletin n° 20

 Echos du néolibéralisme ordinaire.

Il est des marronniers dont les feuilles tombent au printemps. Chaque année, les épreuves du bac sont l’occasion pour les « réformateurs » de tout poil d’exprimer leur avis sur ce que, demain, devrait devenir le système éducatif. Les idéologues néo-libéraux ne sauraient manquer à l’appel. On ne s’étonnera point de voir, dans un éditorial signé Dominique Seux, Les Echos du 12 juin 06 s’interroger gravement sur la manière dont certains enseignements sont assurés dans les lycées et collèges. Il est vrai que Les Echos ont un mis à jour un véritable scandale. Si l’on en croit le journal fétiche des banquiers, dans le socle commun élaboré par le ministère, il y aurait un oubli de taille : on aurait omis d’y inclure « l’esprit d’entreprise » ! Fichtre. Certes, on aurait mauvaise grâce d’objecter à notre perspicace chroniqueur le fait que « l’esprit d’entreprise » n’est pas à proprement parler un savoir. Il le sait très bien, puisqu’il a l’obligeance d’en donner lui-même une définition : « c’est l’aptitude d’un individu à passer des idées aux actes ». Reconnaissons ici la hardiesse théorique du Dominique [1] : voilà un gars capable de nous apprendre que, pour agir, il faut penser auparavant...

Cependant, non content d’ajouter sa pierre à la spéculation théorique contemporaine, notre anthropologue journaliste ne dédaigne pas non plus de nous éclairer sur la manière dont l’économie devrait être enseignée. Et il ne manque pas d’idées. La question du chômage par exemple, les programmes ne se contentent-ils pas de le « traite(r) uniquement sous l’angle des problèmes qu’il engendre » ? Il a tout fait raison notre Dominique. Il est urgent que les futurs salariés prennent la mesure de tous les bienfaits dont un taux de chômage élevé est porteur. En pesant sur les salaires, en permettant d’obtenir un peu d’humilité chez des travailleurs toujours trop prompts à relever la tête, le chômage assure la compétitivité des entreprises françaises (et aussi des autres). Il ne faudrait quand même pas l’ignorer.

Mieux encore, notre brave éditorialiste prend soin de rappeler opportunément à tous ceux qui pourraient l’oublier que les bénéfices sont « la condition de l’investissement et de la rémunération du risque ». C’est vrai. L’enseignement de l’économie serait plus efficace s’il préparait les jeunes à se serrer la ceinture pour que les actionnaires, ces intrépides pionniers, soient mieux récompensés de tous les sacrifices qu’ils consentent pour le bien commun.

Enfin, ce fin analyste nous fait remarquer que « la manière dont l’économie et le social sont abordés n’est pas pour rien dans le rejet pour une large partie de l’opinion de l’économie de marché et du libéralisme ». Il serait temps d’y mettre bon ordre. Car, si l’on peignait la réalité de couleurs plus chatoyantes, nul doute que chacun se précipiterait pour bénéficier des multiples avantages d’une précarité généralisée.

Grand merci à Dominique Seux, aux Echos et à tous leurs pareils, ils ne manquent jamais d’apporter la preuve que le contenu de l’enseignement est lui aussi un enjeu idéologique, que certaines matières semblent, par nature, potentiellement dangereuses et, qu’aux yeux de certains, l’Ecole reste encore le meilleur moyen d’imposer aux consciences respect et soumission à l’ordre établi.

 Performance vs diplômes : l’exemple de l’enseignement professionnel.

La répétition quasi obsessionnelle de l’emploi du terme « compétence » ne saurait nous laisser indifférent. Cette omniprésence d’un mot devenu la référence obligée de la vulgate pédagogique comme du discours officiel (en témoigne le projet ministériel de définition du socle commun de connaissances) n’est pas un simple glissement sémantique ou un effet de mode qui serait dans l’air du temps. Il y a là un enjeu qui dépasse largement le cadre de l’Ecole. Cette insistance partagée tant par le gouvernement que par le patronat montre qu’ils en font un pilier de leur projet de « réforme » du système scolaire.

L’argumentation est bien rodée. La mondialisation capitaliste ayant érigé la compétitivité en norme absolue à laquelle l’ensemble des institutions doit se conformer, l’Ecole ne saurait rester en dehors de cette évolution générale de la société. Adaptabilité et flexibilité sont devenus aujourd’hui les maîtres mots de la gestion des « ressources humaines », le secteur de l’éducation doit se donner pour tâche prioritaire la préparation des futurs salariés aux exigences de leur nouvelle condition. Comme le dit explicitement la très libérale officine chargée du lobbying patronal (l’Institut de l’entreprise) : « les entreprises veulent disposer d’une main d’œuvre compétente en volume suffisant, adaptable aux évolutions et cela dans les meilleures conditions économiques ». On ne saurait mieux dire. Si flexibilité et adaptabilité des salariés sont les conditions du bon fonctionnement de l’économie, l’Ecole doit être capable d’anticiper les besoins d’embauche des entreprises.

Une telle ambition n’est pas tout à fait nouvelle. Il existait déjà les Formations complémentaires d’initiatives locales qui, entre 6 et 9 ans après un CAP, un BEP ou un bac pro complétaient la formation de base pour adapter le salarié aux besoins de la région sans que cela soit sanctionné par un diplôme, seule une attestation de formation étant alors délivrée. De même les Certificats de qualification professionnelle délivrés par les branches professionnelles ne constituaient pas des diplômes mais venaient reconnaître un simple niveau de compétence. Cependant, cela ne pouvait suffire à satisfaire le patronat, car c’est tout le système qui doit se conformer à la nouvelle logique. Dès 1996, le rapport De Virville affirmait que la qualification professionnelle devait être considérée comme un capital individuel renouvelable tout au long de la vie. Renouvelable, c’est-à-dire n’étant pas susceptible d’être enrichi, un bagage dont la valeur puisse être contestée à tout moment, dont la reconnaissance dépende du seul bon vouloir d’un employeur seul habilité à en estimer la valeur monétaire sur le marché du travail, un capital qui, de fait, ne garantisse plus des droits aux travailleurs dans le cadre des conventions collectives par exemple. La même année le rapport Fauroux en rajoutait une louche, en préconisant de ne pas trop multiplier les diplômes, les salariés ayant surtout besoin de compétences initiales qui les préparent à exercer plusieurs métiers et surtout leur permettent de suivre des formations ultérieures. Voilà qui donne tout leur sens à l’accord interprofessionnel du 20 septembre 2003 et à la loi du 4 mai 2004 qui recentre la formation plutôt sur l’acquisition de compétences que sur celle de diplômes. Le cadre géographique étant déjà en place grâce à la loi de 89 instaurant les « bassins d’emploi », ne manquait que le cadre juridique. On sait que la loi de décentralisation de 2003 a commencé à y mettre bon ordre. On ne s’étonnera donc pas que la même année, la Cour des comptes ait pu réclamer, plus crûment encore, que « l’adéquation de l’offre » éducative se conforme « aux besoins des employeurs ». Et, qui, mieux que les entreprises, pourrait répondre à cette injonction ? Comme le dit sans ambages un rapport de l’Institut de l’entreprise daté de juillet 2004 (l’enseignement professionnel et l’entreprise : quelles voies de progrès ?), « les matières techniques devraient être le plus largement possible acquises dans l’entreprise, ce qui (...) développerait une formation tournée vers des compétences adaptées de façon fine à l’emploi » (p46). C’est déjà en place dans certaines firmes, à Danone par exemple, où depuis octobre 2003 existe un programme baptisé Evoluance, destiné aux ouvriers, employés et agents de maîtrise, ayant pour objet de développer « l’employabilité » et de favoriser le passages vers de nouvelles organisations en donnant une « formation diplômante si possible délivrée par l’Education nationale ». Est-il alors besoin de recruter des enseignants professionnels puisqu’on peut fort opportunément « faire appel plus largement à des enseignants issus du monde de l’entreprise » comme le suggère l’Institut de l’entreprise ?

De ces prémisses, on peut tirer les conséquences. Sur le statut des élèves d’abord, pourquoi leur faire poursuivre des études longues puisque de toute façon ils sont destinés à se « ressourcer » tout au long de leur vie. Finis pour eux l’angoisse des diplômes et place aux Contrats de formation en alternance ou bien à l’apprentissage à 14 ans comme le prévoit la loi sur l’égalité des chances... Sur le statut des enseignants ensuite, comme le proposait un certain Claude Thélot « les professeurs devraient être mieux formés à la réalité de l’entreprise » ou, mieux encore, on pourrait recruter des vacataires car comme le souligne l’Institut de l’entreprise, l’avantage des professeurs de CFA c’est qu’ils sont davantage obligés de s’adapter à l’évolution de la demande à cause de leur statut de salariés du privé et en particulier « du fait de l’absence de garantie d’emploi » (sic). De la même façon la décentralisation prend tout son sens dans la mesure où les régions voient leurs compétences renforcées en matière de définition des formations de l’Education nationale. On trouverait là le cadre idoine pour développer les « partenariats équilibrés entre l’école et les employeurs » car « la valorisation de l’enseignement professionnel devrait passer par un développement du partenariat avec les employeurs et les entreprises » (Claude Thélot). Les initiatives ne manquent d’ailleurs pas. Jean-Marie Marx, Directeur adjoint de l’ANPE, propose ainsi d’organiser au niveau territorial des sessions d’information sur la situation régionale de l’emploi pour permettre aux professeurs ou aux conseillers d’orientation de transmettre ce savoir. La dernière étape pourrait alors consister en une mise en place d’instruments de gestion conformes aux dogmes managériaux en vogue, c’est du moins ce que suggère le Directeur adjoint de Veolia Environnement, qui invite à la définition « d’indicateurs de performance » pour évaluer les institutions d’orientation.

On ne saurait s’étonner de cette débauche imaginative, elle est conforme aux souhaits des grandes institutions internationales et en particulier de l’OCDE qui dans son rapport « De la formation initiale à la vie active » (daté de 2000) estime que les indicateurs de résultat sont bien meilleurs dans « les pays d’apprentissage » !


 PÉDAGOGIE ET NÉO-LIBÉRALISME :

Si toi yin, moi yang !
(et lycée de Versailles)

Une des nouveautés pédagogiques en langues vivantes, c’est le « débat citoyen ». Le principe est simple : deux classes s’affrontent, pacifiquement, s’entend, sur une question donnée, l’une défendant le pour et l’autre le contre, le tout dans la langue étrangère concernée. L’exercice est réellement formateur : obligation d’écouter l’autre, d’argumenter solidement, de réagir spontanément dans des situations imprévues...

Le souci, car il y en a un, c’est le nom donné à l’activité. Chaque équipe se voit en effet imposer le point de vue qu’elle a à défendre. Il s’agit donc d’un pur exercice rhétorique, comme l’étaient les « oppositions » dans les universités du Moyen Âge.

Entendons-nous bien : cette allusion au Moyen Âge n’est pas une vacherie subliminale, les universités de cette époque furent capables d’accoucher de grands esprits. D’autres exercices universitaires contemporains, pour habituer à manier les concepts, donnent également l’occasion de défendre d’abord un point de vue pour mieux le réfuter ensuite ; c’est le cas, par exemple, de la dissertation. Et cela ne nous pose pas de problème, car ces activités ne se donnent pas pour autre chose que ce qu’elles sont : des exercices scolaires et universitaires.

La critique qu’on veut exprimer ici ne se place pas sur le terrain pédagogique, mais idéologique. La supercherie consiste à baptiser la chose « débat citoyen ».

Faut-il rappeler qu’en remplaçant le sujet, qui n’avait que des devoirs, par le citoyen, la Révolution a fait œuvre libertaire ? Ce sont bien les droits qui définissent d’abord cette composante du peuple souverain. Le libre exercice des droits civiques, et en particulier de la liberté de conscience et d’opinion, est inséparable de la notion même de citoyenneté.

Que vient-elle faire dans une activité où le point de vue qu’on a à défendre est imposé par tirage au sort ? Le citoyen rêvé par l’institution aurait-il des convictions si molles qu’elles en seraient interchangeables ?

D’autre part, la notion de peuple souverain suppose l’action collective, la coopération entre citoyens pour la réalisation du bonheur commun, qui est le but même de la société, selon la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1793 (art. I).

L’aspect compétitif de l’activité, qui débouchera sur une équipe victorieuse et une vaincue, ne va pas franchement dans ce sens. S’agit-il de faire admettre comme seule forme possible de démocratie la farce bipartiste, où deux « équipes » de professionnels du pouvoir se font concurrence pour dépouiller le peuple de sa souveraineté ?

C’est bien possible, mais il y a aussi une autre explication. Le MEDEF a réussi à imposer son idéologie néo-libérale dans les hautes sphères de l’Etat, mais le travail ne sera achevé que lorsqu’elle imprégnera chacun d’entre nous. L’abus signalé plus haut du terme « citoyen » est une des nombreuses astuces pour y parvenir. Le citoyen était l’idéal humain de la Révolution ; subrepticement, le même terme sert peu à peu à désigner l’idéal humain (gasp !) du néolibéralisme. Dans un monde où tout est marchandise, le seul type humain qui vaille, c’est le vendeur, celui qui est capable de défendre suivant les circonstances n’importe quel point de vue, du moment que cela lui sert à fourguer sa camelote. Or les débats décrits plus haut peuvent utilement s’insérer dans une formation de vendeur.

En revanche, ils n’ont aucun rapport avec la formation du citoyen héritier des bourrus, mais sympathiques sans-culotte, prêts à se faire hacher menu plutôt que de renoncer à une certaine idée de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Il se trouve que c’est ce citoyen-là qui est cher à notre cœur.


[1] Nous ignorons, à vrai dire, s’il faut dire « du » ou « de la Dominique » ; nous optons pour le masculin car il nous a semblé à l’expérience que pour ce genre d’âneries, les hommes sont plutôt plus performants...

Voir en ligne : http://www.sudeducation.org:443/Eco...