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Publié : 4 mai 2007
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Ecole et mondialisation capitaliste - bulletin n° 21

Ce bulletin spécial sport, en préparation depuis longtemps déjà, est livré incomplet par rapport au projet initial, impossible à réaliser. Il a semblé toutefois utile de communiquer au moins cet article, qui donne un angle d’attaque pour la préparation du boycott des prochains Jeux Olympiques de Beijing, ou Pékin si on est définitivement hostile au(x) mandarin(s) normalisé(s).

Esprit sportif, exploitation, totalitarisme

On devrait ranger plus souvent ses vieux papiers, ça permet parfois des (re)trouvailles. Par exemple, cet article oublié de Mónica Andrade, publié dans le très comme-il-faut EL PAÍS du 10 février 2002, et tombé l’année suivante comme sujet d’espagnol aux BTS tertiaires : L’esprit sportif se faufile dans les entreprises.

Cet article a le mérite d’exprimer sans fard les idées du néolibéralisme sur l’utilisation qu’il peut faire, en matière de « gestion des ressources humaines », comme ils disent, de l’idolâtrie sportive en vigueur. Alors que se profilent à l’horizon les Jeux Olympiques de Pékin, cela donne quelque chose qui n’a rien de rassurant, comme on va le voir...

Tapas

Tout commence avec le footballeur espagnol Andoni Zubizarreta qui, après avoir causé la défaite de son équipe lors du Mondial 98, vend ses services comme consultant d’entreprise sur « la gestion du stress et de l’échec ». Pas bête, il a découvert la pierre philosophale qui transforme le plomb en or. Bon, jusqu’ici, on ne trouve pas grand’ chose à redire : un aigrefin qui arnaque des exploiteurs, c’en serait presque moral, une forme de justice redistributive, en somme...

Cela continue avec un de ses confrères, Jorge Valdano, spécialiste en vérités éternelles assénées avec une magistrale autorité. Exemple : « Ce qui unit ces deux mondes [le sport et l’entreprise ; ndlr] c’est le plus important : les êtres humains ». Celui-là aussi se fait payer - grassement - pour ces pensées profondes.

Plat de résistance

Mais tout cela n’était que tapas, le plat de résistance vient ensuite. « L’idée de lier le sport et l’entreprise est bien accueillie parmi les entreprises qui cherchent à transformer leur collectif de travailleurs en équipe à haut rendement », lit-on. On arrive au cœur de la question : le rendement. Et, à ce sujet, « les compagnies qui remportent les plus grands succès sont celles qui ont une forte culture, et auxquelles les gens s’identifient le plus ».

Ôtons tout de suite les lecteurs-trices d’un doute : l’allusion à la « forte culture » n’a aucun rapport avec l’activité d’un comité d’entreprise capable et diligent, projetant des films, organisant des sorties au concert ou diffusant les grandes œuvres de la littérature mondiale. La « culture » dont on parle ici est la « culture d’entreprise ». L’expression a emprunté à l’anthropologie cet emploi du mot « culture », qui désigne l’ensemble des petits riens quotidiens qu’ont en commun les membres de n’importe quel collectif humain ; ces tics de langage, private jokes, façons de faire ou de réagir plus ou moins mimétiques, provoquent une connivence qui débouche facilement sur une espèce de « patriotisme » de groupe. C’est bien ce qui est recherché ici : « Le rapprochement avec le jeu et le sport, et le transfert de ces expériences au monde de l’entreprise donnent de bons résultats. L’idée est que l’entreprise dans son ensemble fonctionne comme une équipe unique, avec un style de gestion parfaitement défini et commun à tous. Cela aide à renforcer le sentiment d’appartenance à un projet et améliore la communication ».

On peut remarquer dès le départ le caractère abusif de ce « rapprochement ». L’adhésion à un club sportif se fait de façon strictement volontaire, pour le plaisir, et elle est révocable à tout moment par l’adhérent si le plaisir n’y est plus. Dans ces conditions, le « sentiment d’appartenance » à ce qu’on a librement choisi est des plus naturels. Depuis quand l’obligation de vendre sa force de travail à un employeur, propriétaire sans partage des outils de production et du produit final, est-elle comparable à une « adhésion » ?

On nous reprochera peut-être de n’envisager dans cet argument que le sport amateur. On aura tort : le titre parle « d’esprit sportif », ce qui est censé renvoyer à l’idéal olympique originel, tout de gratuité, de désintéressement, d’amour de l’effort pour lui-même et non pour son résultat. « L’important, c’est de participer », c’est bien ça l’esprit sportif, non ? Bon, d’accord, bien sûr on aura raison aussi : ce serait naïveté que de croire que « les entreprises », comme ils disent, c’est-à-dire leurs patrons, ont quoi que ce soit à faire de l’effort pour l’effort. Au Dow Jones ou au CAC 40, l’important, c’est de gagner. On remarquera d’ailleurs que Mónica Andrade s’est trahie en parlant de « gestion » de l’équipe.

Cela nous amène donc à regarder aussi du côté du sport professionnel. Là, il est vrai qu’on peut parler de « gestion ». Les clubs professionnels ressemblent de plus en plus à des entreprises, on en voit même qui entrent en Bourse. Quant à leurs membres, moyennant de hauts revenus, ils ont accepté de n’être plus que des marchandises qu’on achète et qu’on revend. Or, quand on vous a acheté, vous appartenez, au sens propre, à l’acquéreur, ce n’est plus une question de « sentiment ».

Mais là encore, le rapprochement est abusif : pour avoir le droit de considérer tel joueur comme « sa chose », le patron d’un club sportif y a mis le prix. Si on compare les émoluments d’un footballeur professionnel, même médiocre, avec le salaire de n’importe quel travailleur, on verra bien que le compte n’y est pas !

Trou normand (mondialisation oblige)

En fait, ce qui commence à pointer son nez dans ce qui précède, c’est le projet totalitaire de l’idéologie néolibérale, et on sait bien que le sport a toujours été l’une des armes vedette de tous les totalitarismes.

La relation de travail - d’exploitation - au temps du capitalisme industriel était avant tout fonctionnelle. Le patron achetait un certain nombre d’heures de travail correspondant à une certaine qualification, le travailleur empochait le salaire et le patron la plus-value sans qu’il y ait là rien de personnel. La séparation entre la sphère professionnelle et la sphère privée était rigoureuse et évidente pour tout le monde.

En faisant de l’entreprise le modèle et le centre même de toute la société, l’idéologie néolibérale abolit cette séparation. L’entreprise c’est... tout ! Le patron a donc droit de regard sur tout. Il ne se contente plus de la force de travail de ses employés, il veut leur personne, leur cœur, leur âme, et la moelle de leurs os. Cette histoire d’appartenance n’est donc pas une blague, un petit « plus » facultatif. C’est l’expression de la prétention patronale à contrôler l’ensemble de la société.

Qui penserait qu’on exagère se détrompera vite en lisant ce qui suit...

Fromage et dessert

L’article de Mónica Andrade va plus loin dans la précision. « L’avantage qu’offre le jeu est qu’à travers lui se dévoile la personnalité profonde de l’individu, car tandis qu’il est concentré sur lui, il baisse sa garde. Il est facile alors d’identifier le leader, le grégaire, celui qui ne s’engage pas, le revendicatif, et ensuite d’étudier comment a été résolue chaque situation », écrit-elle sans états d’âme.

Passons sur la psychologie, du niveau des pages Société du supplément télé hebdomadaire de votre quotidien régional favori. Ce que cherche ici le patron, au travers du sport ou du jeu, c’est mettre à nu « la personnalité profonde » de chacun de ses employés, c’est-à-dire ce qui ne le regarde en aucun cas. On voit bien qu’il ne se contente pas d’évaluer le travail, mais qu’il empiète sans le moindre scrupule sur le domaine réservé, intime, de chacun d’entre nous. Il est parfaitement conscient qu’il s’agit d’une intrusion, puisque le jeu est une astuce pour faire « baisser la garde » au salarié ; mais visiblement, ça ne le dérange pas plus que ça, au contraire.

Et puis « identifier [...] celui qui ne s’engage pas, le revendicatif » lui permet de se débarrasser de tous ceux qui ne feraient pas preuve d’un enthousiasme suffisant devant le prétendu « projet commun ». Car on l’a compris, esprit sportif ou pas, ce n’est pas le collectif des travailleurs qui détermine ce projet. Faut pas exagérer. Pourquoi pas des conseils ouvriers ou des assemblées populaires, tant qu’on y est ?

Non. Le but de l’opération est bien d’obtenir que le salarié, comme le sportif lors d’un match à gros enjeu, se donne corps et âme. Avec une petite différence qu’on passe pudiquement sous silence : il ne s’agit plus de se défoncer 90 minutes une fois de temps en temps, mais 35 heures -au moins - 47 semaines par an. Ça en demande, de l’adrénaline ; on voudrait encourager le dopage qu’on ne s’y prendrait pas autrement...

Corps et âme : c’est bien ce que mérite, en effet, cette entité supérieure, métaphysique, mystique, qu’est l’Entreprise. Des êtres lointains, inaccessibles - des anges ? - savent ce qui est bon pour Elle, et puisqu’Elle est tout, ce qui est bon pour Elle est forcément bon pour nous.

Café, pousse-café et cigare

On peut dès à présent se faire une idée sur les résultats de ce type de gestion du personnel, et on verra que le « jeu », comme dit Mónica Andrade, n’a rien de vraiment désopilant.

Le Monde du 2 février 2007 a consacré une page à l’usine Renault de Guyancourt (Yvelines) après le suicide du troisième employé de ce « technocentre » en deux ans. Il y en a eu un quatrième depuis, le 20 du même mois. Pour être sûrs de bien se faire comprendre, ces salariés se sont donné la mort sur leur lieu de travail.

Les propos des délégués syndicaux interviewés par Le Monde sont éclairants : « Il s’agit de la partie visible de l’iceberg. Les manifestations du mal être au travail sont multiples : crises de larmes suite aux entretiens annuels, troubles du sommeil, dépressions... », dit un délégué CGT. Un autre ajoute : « Chez Renault, on n’évalue pas le travail, on juge les personnes. Les salariés sont mis sous pression. Il ne s’agit pas seulement de charge de travail, mais aussi de charge mentale ».

Qui, en effet, à part un Andoni Zubizarreta qui retombera toujours sur ses pieds, peut supporter d’être « celui qui fait perdre l’équipe » ? Si on accepte d’entrer dans ce « jeu », ce n’est jamais le patron qui en demande trop, c’est toujours le salarié qui n’est pas à la hauteur.

Gerbe

On ne mettra jamais trop en garde : le néolibéral est volontiers subreptice. Suivant ce qui l’arrange, il peut, tout en se réclamant de l’exemple du sport, passer sans crier gare du collectif à l’individuel, de la chaude camaraderie qu’est censé évoquer l’esprit d’équipe à la totale solitude du coureur de fond, qu’a décrite jadis Allan Sillitoe.

L’idée d’équipe est utile un temps, pour embrigader le salarié, lui faire donner tout ce qu’il peut donner et davantage encore. Mais au bout de la « gestion des ressources humaines », quand le citron a été pressé, il n’y a plus que la compétition de tous contre tous, la mise en concurrence des travailleurs « de la même équipe » les uns contre les autres.

Le psychiatre et prof au CNAM Christophe Dejours, interviewé par Le Monde à propos des suicides de Guyancourt, souligne en effet les effets dévastateurs sur le lien social de l’évaluation individuelle systématique. « Le problème, c’est qu’on n’évalue pas le travail, mais le résultat de ce travail », insiste-t-il. Cela provoque injustices et inégalités de traitement, desquelles chacun essaie de se défendre individuellement, au détriment des solidarités traditionnelles.

Le patronat aime les travailleurs isolés, coupés les uns des autres, parce qu’il sait qu’alors ils sont impuissants. La première tâche des syndicalistes est au contraire de rappeler inlassablement qu’une entreprise ce sont d’abord les salariés, et qu’ensemble ils constituent une force. Rien ne les empêche, pour cela, de détourner la propagande patronale sur le sport et l’esprit d’équipe...

6-03-07.

Voir en ligne : http://www.sudeducation.org:443/Eco...