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Publié : 3 juin 2007
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Ecole et mondialisation capitaliste - bulletin n° 22

Retour aux sources

La récente élection du candidat du strass et du pognon a manqué de faire s’évanouir de bonheur la présidente du MEDEF. Elle n’en est pas encore revenue et, depuis, elle se répand dans les médias pour affirmer son « enthousiasme » devant « ce nouveau cycle qui s’ouvre ».

On l’a compris, le petit chouchou des patrons n’aura pas à aller chercher trop loin son inspiration. Prévoyants, les sicaires du MEDEF avaient déjà édité un petit opuscule signé de la Patronne en personne et intitulé « Besoin d’air ». A vrai dire, on n’avait pourtant pas eu l’impression qu’ils en eussent manqué auparavant...

Véritable guide néolibéral à l’usage des futurs commis du Capital préposés aux affaires de l’Etat, l’ouvrage nous livre quelques recettes des potions plus ou moins amères que le nouvel apprenti apothicaire de l’Elysée prétend nous administrer. Profitons-en ! Après tout, si nous voulons nous organiser efficacement, autant aller chercher aux meilleures sources les projets qui vont inspirer ceux que nous trouverons en face de nous.

La Dame Parisot n’a peut être pas lu Gramsci, mais en vieille routière de la lutte des classes, elle sait que les batailles sociales se gagnent d’abord sur le terrain idéologique. Car ces bagarres-là, on ne les remporte que si l’on a réussi à convaincre tout le monde que ses propres idées sont simplement de bon sens, qu’elles sont universelles, qu’elles n’ont aucun contenu de classe, ou mieux encore qu’elles sont naturelles. C’est là une antienne chez les zélateurs du néolibéralisme. Tout ce qui concourt à la réalisation du taux de profit optimum ne peut être que naturel. Comme le marché, par exemple, du moins si l’on en croit ce bon Alain Minc, autre icône libérale pour qui « le marché n’est pas un état de culture de la société, le choix d’un système parmi d’autres, c’est un état de nature » (La mondialisation heureuse 1997). Fortiche le Minc ! Sans doute n’a-t-il jamais entendu parler de ces quelques peuplades, qui au fin fond de leur forêt, ignorent superbement le marché et mieux encore l’argent... Probablement qu’ils sont contre nature ceux-là. Ils n’ont jamais dû rencontrer l’homo œconomicus. Il faudrait leur envoyer la Parisot. Parce qu’elle pourrait leur enseigner toutes ces valeurs qui sont le sel de la terre capitaliste.

Vive le « dépérissement » de l’Etat.

Besoin d’air se présente d’abord comme un répertoire des vieilles lunes patronales, la remise en cause du rôle de l’Etat, par exemple. Un État qui, dans son jargon, désigne tout simplement les services publics. Pour mieux affirmer ses valeurs et leur supériorité, le MEDEF a donc entrepris de dénoncer les insuffisances de l’Etat... Surtout quand il a tendance à lui échapper. Cela lui permet (CQFD) de poser l’action des entreprises, c’est-à-dire des patrons, comme unique solution aux maux qui traversent la société française. Dans le jargon de la mère Parisot, l’Etat « anthropomorphisé » serait « méfiant, fermé, hostile ». Il y aurait une « culture » de l’Etat et ceux qui la défendent sont d’arrière-garde. L’Etat est infantilisant et les « partenaires sociaux » peuvent négocier sans lui. Ils savent mieux que lui ce qui est bon pour la croissance et pour l’emploi. Dans ce monde idéalisé où les rapports de force n’existent pas, tout devient possible... à condition que l’entreprise soit le pivot de la société ! Il est donc nécessaire de dénoncer une « intervention permanente, abusive et souvent aberrante de l’Etat » [1]. Encore faut-il s’entendre sur la nature de l’intervention de l’Etat. Quand il s’agit d’envoyer les flics déloger des ouvriers occupant une usine, il n’y a là rien d’ « abusif ». Lorsqu’il est besoin de réprimer les mouvements urbains que génèrent la paupérisation, la discrimination, l’exclusion, il n’y a là rien d’ « aberrant ». Par contre, si sous la pression sociale, l’Etat demande poliment à ce que soient garantis (quand même) quelques uns des droits que les salariés ont gagné de haute lutte, alors on a là une atteinte intolérable aux « lois de l’économie ». Tandis que « c’est précisément par un retrait que l’Etat favoriserait l’épanouissement de la société civile, et au cœur de cette dernière, de l’entreprise » [2].

C’est vrai, il ne faudrait pas oublier que pour s’épanouir, l’entreprise doit être comme le renard libre dans le poulailler libre.

Quand elle évoque l’entreprise, elle ne manque jamais d’emphase la Parisot. Elle se fait même épique. « L’entreprise, c’est une aventure humaine, l’entreprise c’est la vie ». Pas moins. Il serait peut-être impoli de lui rappeler que la vie, justement, certains la perdent au service de l’entreprise, ou bien qu’ils y sont tellement malheureux qu’ils en viennent à se l’ôter... Décidément, cachons tout cela, ce serait gâcher la « belle aventure ». Dans cette vision manichéenne des acteurs sociaux, l’entreprise tient le rôle du gentil... organisateur de la société : elle est l’incarnation de la force, de la générosité [3], de la solidarité [4]. Elle est ouverte sur le monde et accompagne l’évolution sociale... n’est-elle pas féministe, écologiste [5] ?! N’est-elle pas source de progrès (en particulier social) qui, comme tout le monde le sait... mène à la démocratie [6] ! C’est bien elle qui sait s’adapter, anticiper [7] et saura mener la France vers un univers radieux... citoyens, ouvrez donc les yeux !

Dommage que des intellectuels, sociologues et économistes, formés dans les écoles de la république, bien sûr, noircissent à plaisir le tableau et, les salauds, « jettent le trouble sur la bonne moralité de l’entreprise » [8]. Après cela, on ne s’étonnera pas que les manuels scolaires soient idéologiques [9] : « La représentation de l’entreprise dans les manuels scolaires est peu flatteuse, parfois idéologique et souvent très éloignée de la réalité ». Elle a raison la petite mère Parisot. Des manuels scolaires qui parlent des entreprises en racontant les conditions de travail, la souffrance que parfois on y éprouve, le partage des revenus ou pire les conflits sociaux qui s’y déroulent... est-ce bien là une manière positive d’encourager les jeunes à venir s’y enfermer pendant une quarantaine d’années ? Ne vaudrait-il pas mieux décrire ces patrons attentifs au bonheur de leurs salariés, ces petits chefs prévenants de mille attentions, cette harmonie qui y règne ?

Au tableau noir, les patrons !

Ayant dénoncé tous les défauts de l’Etat (ou, si l’on préfère, du service public) et fait ainsi ressortir ses vertus, l’entreprise, en tant qu’acteur « responsable » [10] rêvé par le MEDEF peut prétendre assurer une bonne partie des missions de l’Ecole.

Et puisque son efficacité serait très supérieure à celle du service public [11], elle est en droit de s’arroger certaines de ses fonctions. Car les patrons seront les nouveaux hussards de la république au XXIe siècle ! C’est à l’entreprise de former les citoyens aux réalités du monde d’aujourd’hui [12]. « Nous les chefs d’entreprise, nous pouvons au moins en partie, nous réclamer du rôle qu’endossèrent les instituteurs de la IIIème république. Nous espérons aider les nouvelles générations à devenir citoyens du monde. Qui mieux que nous peut aujourd’hui dire les contours du monde en train de se dessiner à une vitesse prodigieuse... Qui mieux que nous peut l’expliquer, le faire aimer, donner envie d’y participer et d’y contribuer » [13]. La voilà lancée, la mère Parisot, déjà prête à enfiler la blouse grise pour aller évangéliser, porter la promesse entrepreneuriale à la jeunesse, susciter son « émerveillement »... Il est bien là le projet patronal dans ce propos halluciné. Au XXIe siècle, le patronat a vocation à prendre toute sa place dans le système éducatif pour y imposer sa conception du monde, ses valeurs : celles du marché, de la compétition, du capitalisme. Il a une mission historique à accomplir : remettre le monde en ordre. En ordre néolibéral, bien entendu. L’Ecole doit être le vecteur et l’agent de cette révolution patronale. De même, elle sera la source de « l’ascension sociale », l’entreprise « méritocratique » assurera la promotion populaire [14].

Et l’Education nationale dans tout cela ? Notre bonne dame patronnesse y a pensé. Elle prend soin de préciser quelles seront ses nouvelles fonctions. Royale, elle consent à laisser quelques miettes au service public, des raisons d’exister, un os à ronger mais pas n’importe lequel : changer l’image de l’entreprise et au-delà former l’opinion à l’idée du changement, former le futur travailleur.

L’école sera le lieu d’expression d’un nouveau « métissage culturel » [15], celui des cultures du privé et du public, métissage qui mènera à imposer celle du privé au vu de sa supériorité... la culture a du bon ! Mais ne nous méprenons pas. Quand le MEDEF parle de culture, c’est de culture d’entreprise qu’il s’agit [16]. On ne se refait pas.

Former l’opinion à l’idée du changement.

De mauvais esprits y verront sans doute un moyen de mieux faire passer les réformes... Ont-ils tort ? « Il faut former l’opinion publique et les organisations pour réussir la réforme de l’Etat », informer « de la gravité de la situation » [17]. Il faut donc changer l’image de l’entreprise et promouvoir l’idée d’un fonctionnement social collé au libéralisme économique.

Esprit (d’entreprise) es-tu là ? Pour sûr, qu’il est bien là ! Avec la Laurence, il devrait même être partout. Hélas ! N’est-il pas « mis sous l’étouffoir par un discours public et politique, méfiant voire hostile » [18]. C’est pourquoi il est urgent de le faire vivre, prospérer, irriguer tous les espaces de la société. A commencer par l’Ecole, bien entendu. Le MEDEF, prêt à toutes les aventures, a déjà donné l’exemple en co-organisant avec le Ministère de l’Education Nationale (tiens, tiens...) la « semaine Ecole-Entreprise » qui autorise un heureux « brassage entre entrepreneurs, enseignants et élèves » [19]. Une initiative qui « illustre parfaitement bien la force et la générosité de l’esprit entrepreneurial ». Il y a des salariés qui vont être contents. Jusqu’à présent, pour ce qui est de la force, ils avaient pu vérifier, en revanche pour la générosité, ils ne s’en étaient pas encore aperçus. Voilà une déclaration qui va certainement les ravir. Quant à l’esprit d’entreprise, on se rappelle qu’il s’agit là d’une vieille lubie patronale. A les écouter, on devrait l’enseigner dès l’école primaire...

Mais ce n’est pas suffisant. Allons plus loin. Mobilisons, mobilisons... Favorisons les échanges entreprise-école. Soyons généreux... donnons des cours d’économie gratuits [20], nous contrerons ainsi les manuels scolaires idéologiques... Mettons les jeunes face à la « réalité »... Il n’ y a rien de tel pour les convaincre... Organisons stages et parrainages [21]. Ah ces parrainages et ces partenariats, tous plus prometteurs les uns que les autres. Comme ils sont bien racontés dans de belles histoires édifiantes de tante Laurence. Car, Dame Parisot est d’humeur conteuse, elle aime bien les petites fables ornées d’une jolie morale capitaliste. Dans chacun de ses chapitres, elle nous régale de quelques anecdotes édifiantes, de ces historiettes qui disent le beau, le bien et le bon. Concession à l’air du temps, elle les nomme « success stories » (ça fait tendance) ou « bonnes pratiques » (l’expression même utilisée par les commissaires européens). C’est moderne. Ça redonne un petit air coquet à des valeurs qui ne sont pas toujours riantes. Et comme ils sont prometteurs ces partenariats. Ils permettent de nouer des relations entre l’Etat et l’entreprise. Grâce à eux seront sauvés et menés à la réussite des enfants dont l’avenir était voué à la désespérance. Tout ceci doit permettre de diffuser l’esprit d’entreprise et de conquérir des consciences désormais convaincues du bien-fondé des réformes... Allons, il est temps de secouer toutes ces vieilleries, droit du travail, droits sociaux... !

Former le futur salarié.

L’économie française s’est ouverte à la compétition internationale, elle s’est tertiarisée aussi. L’Ecole doit former la main d’oeuvre adaptée à ces nouvelles activités productives. Or, savez-vous quel est « le dénominateur commun de ces différentes activités ? ... Le sourire du vendeur » [22]... eh oui, bande d’inadaptés, réformez l’école et apprenez enfin à sourire à vos élèves ! Les enseignants responsables de la formation continue ne devront pas être en reste... qu’ils apprennent aux adultes « à être aimables » [23]. Merci Laurence pour tous ces précieux conseils pédagogiques.

Et puis, soyons réalistes, les nouveaux programmes auront comme premier objectif d’ouvrir les futurs citoyens au Monde (néolibéral bien sûr) : anglais dès le CP, initiation au droit, à l’économie et au marketing dès le collège... Nos avisés conseillers recommandent vivement d’axer « précocement la formation sur le manuel, l’apprentissage, les sciences » [24]. Le MEDEF viendra aussi au secours des universités (qui forment) et de l’ANPE (qui place) mais qui sont connues pour être inefficaces (comme tous les services publics, bien entendu). La solution, professionnaliser les diplômes [25] et inviter le patronat à participer à leur délivrance. Rendre employables les jeunes, telle est la mission de l’Ecole. Et si elle l’assurait correctement, tout irait bien, il n’y aurait pas de mouvement des banlieues comme en 2005 [26]. Bravo ! La mère Parisot a trouvé la formule imparable pour désamorcer la lutte des classes : remettre l’Ecole aux patrons ! Collez aux bassins d’emploi camarades, et en rangs serrés pour le succès !

L’Ecole aux managers !

Pour assurer ces nouvelles missions, encore faut-il que l’Ecole soit rompue aux standards de la gestion efficace... là encore le MEDEF vole à son secours. En effet, l’évaluation des performances du système économique et social par les agents de l’Etat n’est pas fiable [27]. Et même si la LOLF est déjà pour les patrons une « bonne chose » [28], il faut aller plus loin et suivre dès maintenant l’exemple de la Suède en matière de « bonnes pratiques ». En particulier, lorsqu’elle prend des mesures réactionnaires pour assurer une formation « en adéquation avec les besoins de l’entreprise (sic) ». Ah, la Suède ! Devenue l’exemple emblématique pour les tenants du néolibéralisme... du moins chaque fois qu’elle fait un pas de plus vers le démantèlement de son « Etat-providence ». S’il s’agit de faire disparaître le service public, le patronat, grand saigneur, est prêt à se porter au secours des administrations [29].

Et puis, il y a tant d’autres expériences « mutualisables ». Le management des ressources par exemple. Des échanges de postes pour une journée entre un chef d’entreprise et un chef d ’établissement scolaire sont évoqués [30]. Des expériences sont en cours, « conviviales » et « drôles » qui plus est. Faisant se rencontrer des « chefs » découvrant qu’ils pourraient avoir les mêmes méthodes de gestion ! Un « échange gagnant-gagnant », un de plus. De belles histoires d’amour en quelque sorte. Sacrée Laurence, elle nous tirerait les larmes.

Il serait temps d’introduire « la culture de la performance » dans les administrations [31] et de transformer l’ENA en école de formation de managers [32]. Toutefois, si elle veut accomplir toutes ces missions, l’Ecole doit pouvoir s ’affranchir de la tutelle de l’Etat notamment à l’université. Sont donc programmés, l’autonomie des universités, le développement du partenariat avec le privé et le cofinancement (désintéressé, comme il se doit) de la recherche [33].

C’est un mode de « gouvernance moderne » décomplexée, s’appuyant sur les entreprises pour la gestion et le financement dont on a besoin. Cependant l’Ecole ne fonctionnera sur ce modèle que si les enseignants y adhérent. C’est pourquoi on leur fait miroiter des « réformes », aux conséquences pas toujours évoquées, il faut bien le reconnaître. Lancer, par exemple, une passerelle [34] privé-public dans les carrières professionnelles en rendant possible l’intégration des expériences du privé dans le déroulement de la carrière publique (annoncée comme plus avantageuse), n’est-ce pas un premier pas vers le contrat de travail unique et la disparition du statut de la fonction publique pour les enseignants ?

Et puisque l’Etat est définitivement un empêcheur de tourner en rond, pourquoi ne pas envisager une négociation directe entre « partenaires sociaux ». Voilà une occasion d’obtenir la nécessaire « union sacrée » qui doit se nouer entre les syndicats et les entreprises. Une invitation non dissimulée à une collaboration de classe qui pourrait permettre, comme cela a été fait au Canada, de « prendre le taureau par les cornes » en effectuant des « coupes drastiques » dans la fonction publique pour réaliser une baisse d’impôts de 100 milliards d’euros, pas moins. 100 milliards d’euros dont ont profité les titulaires de hauts revenus et les grandes entreprises mais probablement beaucoup moins les usagers des services publics. Mais cela ce n’est peut être pas la peine de le dire !

Nous voilà donc prévenus. Ils n’hésitent pas à annoncer clairement la couleur et ne laissent planer aucun doute sur la nature de leurs projets. A nous de riposter, en menant nous aussi la bataille idéologique. Ces derniers temps, ils ont démontré leur capacité à occuper l’espace médiatique, leur talent à s’emparer des esprits et à imposer leur conception du monde. Ne leur laissons pas de monopole sur ce terrain-là.


[1] MEDEF, Besoin d’air, Seuil, 2007, p-22.

[2] Ibid, p.22.

[3] Ibid, p.73.

[4] Ibid, p.79.