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Publié : 16 juin 2014
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Epreuve externe certificative en français : citoyenneté critique, es-tu là ?

Choix de sujets discutables, textes orientés, références à un contexte culturel - français - que ne connaissent pas les élèves belges : l’épreuve de français de fin de secondaire qualifiant soulève bien des questions.

 Le TESS devient le CESS

Ce vendredi 13 juin avaient lieu, dans mon école, les épreuves externes Certificatives au terme de l’Enseignement Secondaire Supérieur (CESS) pour le cours de français. Notons, au passage, et ce n’est pas anodin, que cette épreuve a changé de nom cette année. En effet, elle était intitulée TESS (Test d’Enseignement Secondaire Supérieur), ce qui donnait à l’épreuve une valeur facultative et qui laissait la liberté à chaque pouvoir organisateur d’y participer ou non. À présent, l’intention est claire : il s’agit bien d’une épreuve certificative, ce qui permet de la rendre obligatoire, chose qui sera exécutée dès juin 2015, comme le précise un projet de décret [Parlement de la Communauté française, projet de décret 523 modifiant diverses dispositions en matière d’enseignement obligatoire et de promotion sociale, 27 juin 2013, pp. 6-7. ]. En outre, cette épreuve, qui, depuis 2011, ne concernait que le français et l’histoire [1], sera étendue l’année prochaine, de manière expérimentale, aux mathématiques et aux sciences. La fédération Wallonie-Bruxelles désire donc étendre progressivement ces épreuves certificatives à d’autres disciplines pour, dit-elle, «  que le niveau du CESS soit garanti » [2].

 Pas d’épreuve sans contenu

Je n’ai rien contre une espèce de « bac » à la Belge, mais encore faut-il que ces épreuves aient du contenu. Or, si l’on examine l’épreuve de français, épreuve que j’ai dû faire passer à mes élèves pour la troisième fois, il ne faut pas être un grand expert pour s’apercevoir que celle-ci n’est pas du tout adaptée. En effet, le « CESS » ne porte réellement que sur une compétence du cours de français : la recherche d’informations dans un texte informatif. Le guide de correction mis à disposition des enseignants a beau nous présenter les différentes compétences mises en œuvre dans l’épreuve, je cherche toujours celle qui concerne le développement d’un esprit critique. Les élèves ne peuvent en aucun cas argumenter ou faire preuve d’esprit critique puisqu’ils doivent scrupuleusement reprendre les informations des textes mis à leur disposition !

 Des choix de sujets discutables

L’esprit critique serait-il donc exercé grâce à la lecture de textes stimulants, enrichissants, polémiques ? Malheureusement non car, une fois de plus, le choix des thèmes abordés est consternant. Il y a trois ans, nos élèves ont été amenés à « réfléchir » autour de textes abordant la formation de jeunes à l’étranger qui « représente un atout majeur sur un CV. Elle élargit les horizons des jeunes qui en bénéficient et exerce leurs facultés d’adaptation » [3]. Facultés qu’ils pourront très certainement exercer dans le monde de l’entreprise qui recherche des travailleurs adaptables et flexibles !

Le thème 2012, plus citoyen, était l’empreinte écologique et la surconsommation, tandis que celui de l’année passée était le « Street Art », un art certainement considéré à la portée de nos élèves du qualifiant, puisque pratiqué par leurs semblables !

Cette année, la thématique « toujours fidèle à la perspective citoyenne » [4] était le compagnonnage. Un thème qui paraît bien innocent, mais un choix qui m’a heurtée à plusieurs niveaux.

Il m’a gênée tout d’abord parce que le compagnonnage et les « Compagnons du Devoir » sont des réalités totalement françaises qui n’ont pas, mais pour combien de temps encore, d’antennes en Belgique. Le « CESS » est une épreuve belge, rédigée par des inspecteurs, des conseillers pédagogiques et des professeurs belges à l’intention d’un public belge qui ne se retrouve pas dans le système scolaire complexe français (BEP, CAP, Bac,…). Pourquoi ne pas faire réfléchir nos élèves sur la formation qui leur est proposée ? Cela pourrait être une occasion magnifique d’exercer leur esprit critique sur une réalité connue d’eux car, après tout, pour la plupart, ils sont le résultat de notre magnifique système de relégation.

Ma gêne vient ensuite du fait que, comme je l’ai déjà dit, la compétence d’esprit critique n’est aucunement exercée et n’est même pas permise. Elle n’est pas autorisée puisque, d’une part, les élèves doivent se servir des textes proposés pour répondre et ne peuvent apporter aucune réponse personnelle et, d’autre part, les documents choisis sont orientés. En effet, le portefeuille de textes compte 14 pages et seules 7 lignes apportent un avis critique sur la formation des Compagnons du Devoir. Cette critique est apportée via le témoignage d’un ancien compagnon qui a quitté le compagnonnage car il trouvait que « nous constituons une main d’œuvre servile et bon marché [...] à force de travailler en étant sous-payé, on devient presque esclave ». Notons que lors d’une question, les élèves étaient obligés de recourir à ce témoignage sous peine d’un retrait de 2 points ! Voilà comment on insère de l’esprit critique dans une épreuve !

Enfin, je trouve honteux que, une fois de plus, la fédération Wallonie-Bruxelles prône le rapprochement école-entreprise et la formation en alternance car c’est bien de cela qu’il est question à travers le compagnonnage. Cette intention est totalement volontaire et même explicitée dans le dossier enseignant du CESS 2014 qui explique le choix du sujet de cette année : « Ce mode très ancien de formation axé sur les métiers trouve aujourd’hui un regain d’intérêt dans le monde du travail  » [5]. Et pas seulement dans le monde du travail. Ce rapprochement école-entreprise est omniprésent dans les réformes tant à travers les bassins de vie, les cités des métiers, les CPU que dans l’extension des CEFA.

 Des textes orientés

Le dernier texte proposé aux élèves du qualifiant, publié dans la rubrique « Entreprise/Emploi » de la Libre Belgique, n’est qu’un exemple de plus de l’orientation donnée au sujet. Cet article, qui s’intitule « Ils ne connaissent pas le chômage », nous explique qu’ « il y a énormément de Compagnons qui travaillent pour de grandes entreprises internationales, ou d’autres qui créent eux-mêmes leur entreprise  » […] « Un ex-cancre et fumeur de pétards est même devenu responsable de la prospective en génie climatique pour une grande entreprise.  ». Tout est possible dès lors pour nos pauvres élèves ! Enfin, afin de faire bondir tous les apédiens, je ne peux m’empêcher de vous livrer les dernières phrases de cet article : « Cette alternance entre formation professionnelle et de base est très intéressante. La plupart des enfants qui décrochent à l’école s’y embêtent. Depuis très longtemps, on privilégie les formations longues et intellectuelles au détriment des formations professionnelles. Selon moi, on se plante complètement » [6]. Une fois de plus, la formation intellectuelle est opposée à la formation professionnelle, plus pratico-pratique, qui permet à l’élève de ne plus fumer des pétards, de ne plus s’embêter à l’école et en plus de trouver du travail !

En guise de conclusion, j’aimerais vous faire part d’une dernière interrogation : pourquoi seuls les élèves de 6ème technique de qualification et les élèves de 7ème professionnelle doivent-ils passer cette épreuve certificative en français pour l’obtention du Certificat de l’Enseignement Secondaire Supérieur alors que les élèves du général et de transition ne sont pas soumis à cette épreuve ? Le CESS aurait-il une valeur différente selon que l’on sorte du général ou du qualifiant ? Notre système scolaire ne considérerait-il pas tous les élèves ayant obtenu le CESS de la même manière ? Je ne veux pas y croire !


[1] L’épreuve concerne, en français, les 6èmes de l’enseignement secondaire technique et artistique de qualification et les 7èmes de l’enseignement secondaire professionnel. En histoire, cette épreuve concerne les 6èmes de l’enseignement secondaire général et les 6èmes de l’enseignement secondaire technique et artistique de transition.

[2] Ibid.

[3] TESS 2012, Dossier de l’enseignant, p.4.

[4] CESS 2014, Dossier de l’enseignant, p.4.

[5] Ibid.

Voir en ligne : http://www.skolo.org/spip.php++cs_INTERRO++artic...