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Publié : 4 janvier 2014
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Technologies de l’information et de la communication à l’école (TICE) : gardons la tête froide !

La « révolution numérique », une nouvelle utopie ? Surtout, gardons la tête froide et questionnons d’abord le sens et les valeurs que porte cette « révolution ».

Aux États-Unis, une quarantaine d’états ont rendu optionnel l’enseignement de l’écriture manuelle à l’école obligatoire. À la place, les élèves devront maîtriser le clavier d’ordinateur et Internet. Inquiète, la neuroscientifique Marieke Longcamp voit l’aptitude des écoliers à la lecture faire les frais de cette réforme. « Technoptimiste », le psychiatre Roland Jouvent affirme que « l’homme s’ajustera à l’évolution technique, comme il l’a toujours fait ». Ici, Marie-Dominique Simonet avait l’intention de maintenir à égalité les deux types d’écriture… jusqu’à nouvel ordre [1]. En appelant à la responsabilité, beaucoup préconisent d’accompagner le vaste mouvement numérique de la société par la pédagogie, en répandant les TIC à l’école. Certains veulent, de cette manière, couper l’herbe sous le pied des entreprises de soutien scolaire [2] : une École publique numérisée ne craindra plus leur concurrence, puisqu’elle disposera elle aussi d’outils performants et interactifs. On retourne l’arme des adversaires contre eux… sans trop réfléchir sur la dangerosité de l’arme en question. La dématérialisation des cours, déposés sur la Toile, est déjà un fait dans l’enseignement supérieur. Elle serait très dommageable pour l’école obligatoire. L’enseignement via un professeur est socialement ancré et a un impact émotionnel, alors qu’un cours ubiquitaire flotte dans l’éther, laisse penser que tous les problèmes peuvent se résoudre à distance en cliquant sur la bonne icône, détourne les élèves de leurs ressources culturelles locales au profit du cyber-espace, encourage le rapport aux choses plutôt que le rapport aux autres et finalement isole les enfants les uns des autres. Ceux-ci ont moins besoin de savoir maîtriser des machines que d’être en contact avec des modèles humains. C’est aussi l’École en tant que lieu de rassemblement que le pouvoir néo-libéral veut dématérialiser, ainsi que rendre progressivement obsolètes les enseignants et leur formation, jusqu’à liquider leur statut.
Un pas de côté s’impose pour examiner le bien-fondé même des TICE, au-delà de leurs avantages pratiques. Il y a d’abord cette évidence : les technologies ne sont pas neutres, elles portent intrinsèquement des valeurs et des projets de société éventuellement indésirables. Nous avons tendance à voir la technologie toujours comme une solution, jamais comme un problème ; à ne considérer que ce qu’elle nous apporte, pas ce qu’elle nous retire. Il ne suffit donc pas que l’arsenal technologique tombe dans des mains « bien intentionnées » ou « responsables » pour que, du coup, tout aille mieux. Cela irait juste un peu moins mal un peu moins vite. Mais la foi dans le Progrès (technique), la Puissance et la Rationalisation a la peau dure ! Philosophiquement, c’est l’arraisonnement de la société et de la nature par la technoscience qui est à mettre en cause. Comme l’affirmait déjà Rousseau, la question de la technique n’a rien de technique, elle est politique et morale. Pour cela, une métamorphose du paradigme culturel serait nécessaire, et nous en sommes toujours loin… Trois ouvrages nous aident à y voir plus clair.
Dans L’emprise numérique [3], Cédric Biagini décrit l’enfer cybernétique que nous prépare la techno-caste, en misant sur notre passivité ou sur notre enthousiasme. Il montre comment le capitalisme, en se mettant au numérique, va encore monter en puissance. Un chapitre est consacré à l’invasion des TICE : tablettes tactiles, tableaux blancs interactifs, manuels numériques et espaces numériques de travail, TICE dans lesquelles élèves et enseignants seront embrigadés, car « l’absence de maîtrise des ordinateurs et des diverses prothèses techniques revient [donc] à se marginaliser, à s’exclure du système de production et, surtout, chose bien plus déterminante, de celui de la consommation et de l’ersatz de vie sociale qui prévaut aujourd’hui » (p. 140). Le rôle de l’École en matière de socialisation et de transmission des savoirs s’efface au profit de ce qui devient la compétence la plus valorisée : la capacité d’adaptation aux incessantes mutations technologiques et économiques, et pour tout dire au néo-management qui attend les futurs salariés. Du côté des enseignants, la technicisation, la quantification, la rationalisation, la formalisation numérique et les normes gestionnaires aboutiront à leur prolétarisation, c’est-à-dire l’affaiblissement de leur autonomie et la disparition de leurs savoir-faire, jusqu’à leur rétrogradation en simples « animateurs numériques » (pp. 150-154) ou en « personnes-ressources en e-learning » [4]. Du côté des élèves, la situation n’est guère plus enviable : « En conditionnant les individus dès leur plus jeune âge, y compris dans le cadre scolaire, à l’usage des nouvelles technologies, on les prépare à être de parfait e-consommateurs, au sens d’acheteurs bien sûr, mais aussi d’usagers frénétiques des objets high tech. Le remplacement progressif des manuels et des livres en papier par des versions numériques ne laissera plus aux élèves la possibilité de connaître d’autres univers que ceux produits par les marchands de bits » (p. 149).
Dans Internet rend-il bête ? [5], Nicholas Carr part de la conception déterministe de la technique de Marshall McLuhan pour égrener les effets fâcheux des TICE : 1. les hyperliens et la fragmentation d’informations sur l’écran favorisent la lecture en diagonale, la pensée distraite, l’apprentissage superficiel ; la mémoire de travail, essentielle dans les apprentissages, est surchargée d’une cacophonie de stimuli. 2. Le flux d’informations surabondantes empêche la capacité à ressentir de l’empathie, de la compassion. 3. La mémoire informatique, qui est statique, remplace progressivement la riche mémoire humaine, qui, elle, se renouvelle au gré des processus biologiques, chimiques, électriques. 4. Les scénarios informatiques pré-déterminés mécanisent les processus plus désordonnés, et pourtant riches, de l’exploration intellectuelle. 7. La main devient passive et mono-fonctionnelle : des enfants savent utiliser une souris, mais sont par exemple incapables de nouer leurs lacets.
Dans Pris dans la toile. L’esprit au temps du web [6], Raffaele Simone dépeint ces transformations fondamentales récentes dans les processus de cognition. Les « natifs numériques » que sont les jeunes nés après 1990 ont grandi immergés dans la médiasphère (télévision, ordinateur, web, GSM), devenue une redoutable concurrente de l’enseignement et qui « a changé notre esprit, notre intelligence et leurs opérations » (p. 31). À l’écoute linéaire – en faveur avant l’imprimerie – et à la vision alphabétique également linéaire – dominante depuis l’imprimerie – se substitue depuis une vingtaine d’années la vision non alphabétique. Autrement dit, on passe d’une intelligence séquentielle – celle de la lecture – à une intelligence multisensorielle – celle de la médiasphère. Les enseignants constatent d’une manière clinique une inquiétante (r)évolution cognitive : les adolescents pratiquent le zapping et le jumping [7] ; ils sont constamment à l’affut de sollicitations visuelles et d’événements qui empêchent leur concentration ; ils vivent dans l’urgence et dans le moment présent ; alors qu’ils versent volontiers dans le narcissisme, ils ont des difficultés à rentrer en eux-mêmes. Ces phénomènes annoncent que l’intériorité, qui rend(ait) possible l’individuation et la socialisation, devient une dimension difficilement accessible et/ou délaissée chez les jeunes. Les TIC sont un puissant accélérateur de destruction de l’attention [8], au point que les psychiatres parlent du syndrome d’« attention deficit disorder », dû à une exposition précoce à la télévision, aux DVD – jusque dans les crèches ! – et aux jeux vidéo [9]. Au fur et à mesure que se répandront le simplisme des procédures 2.0 et la « taylorisation intégrale de l’espace-temps scolaire » (Jean-Pascal Alcantara, 2009), quelle place restera-t-il pour l’imagination, la poésie, le langage, l’argumentation discursive, la sensibilité esthétique, l’émotion, l’autonomie morale, tout ce qui fonde notre humanité et notre subjectivité ?
L’École est de moins en moins considérée comme étant à l’origine de la connaissance, au fur et à mesure de l’inflation des informations disponibles en dehors d’elle, dans les médias. Pour diffuser le savoir initial, elle n’est plus qu’une institution parmi d’autres, et certainement pas la plus attirante. Plutôt que de la mettre au diapason de la médiasphère, ne pourrions-nous assumer le fait que l’éducation « entre les murs » recèle sa part de peine, de patience, de répétition et même d’ennui, qu’elle est lente sur les plans cognitifs et méthodologiques, mais que les savoirs qu’elle dispense le sont sous une forme structurée et systématique, rattachée à l’historicité, alors que ceux de la médiasphère sont éclatés, disjoints et anhistoriques ? Il est temps que l’École réinscrive son action dans une éthique déontologique-humaniste, plutôt qu’une éthique utilitariste dans laquelle elle s’est engouffrée depuis une vingtaine d’années. Il est temps qu’elle se repolitise face à une politique se réduisant à la réalisation d’objectifs gestionnaires relevant de la seule rationalité instrumentale qui (con)forme des normopathes [10] à la chaîne. Sur fond de désinstitutionnalisation et de détraditionnalisation, les TIC ont des effets à la fois uniformisants et inégalitaires, sans apporter aux agents une quelconque « autonomie », sauf si celle-ci signifie la capacité à s’adapter à la norme, à un milieu technologique sur lequel on n’a fondamentalement plus de prise. Les TIC auxquelles l’oligarchie veut formater la masse apprenante de l’École publique revient à « donner à des inférieurs juste le degré de savoir que réclame une consciencieuse obéissance », selon l’analyse déjà ancienne de Proudhon, mais toujours d’actualité [11]. Faute de réaction, la société glissera progressivement dans une forme de totalitarisme mou technologique, et l’École n’aura rien fait pour l’empêcher. Au contraire, elle y aura apporté son concours en entérinant « le décalage entre la formidable mécanique d’invention scientifique-technique-industrielle qui ne cesse d’imposer des mutations toujours plus rapides [aux] sociétés, et l’absence relative d’invention sociale, les citoyens se bornant à subir les mutations qui leur sont imposées. » [12]


[1] En Fédération Wallonie-Bruxelles, les pouvoirs publics financent le projet École numérique, le Plan individuel d’apprentissage passant aussi par le numérique, le passeport pour les TIC avec le plan Cyberécole, le Plan multimédia bénéficiant de trente millions d’euros d’investissement, jusqu’aux « dispositifs pédagogiques multimédia interactifs mobiles ».

[2] Acadomia, Profadom, Complétudes, etc.

[3] Éd. L’Échappée, 2012

[4] Prof n° 13, mars 2012, p. 26

[5] Éd. Robert Laffont, 2011

[6] Éd. Gallimard, 2012

[7] Biais cognitif consistant à partir d’une prémisse en « sautant » directement à la conclusion, la démonstration passant à la trappe ; comme s’il fallait chaque fois « gagner » du temps.

[8] L’attention désigne à la fois la capacité à se concentrer sur une tâche, un propos, et la capacité à être prévenant à l’égard des autres.

[9] Selon une étude néerlandaise, un tiers des enfants âgés d’un an utilise régulièrement une tablette numérique, que leur prêtent leurs parents. In Le Soir, 24 avril 2013, p. 9.

[10] La normopathie est le détachement de la raison pratique du sens moral.

[11] Car l’informatique à l’école, c’est pour les classes dominées ! Les génies informatiques de la Silicon Valley envoient leurs enfants dans des écoles privées déconnectées où ils apprennent le jardinage, la musique et l’artisanat. CQFD ! Cf. http://www.neoprofs.org/t47105-usa-....

[12] Isabelle Stengers, Sciences et pouvoir, éd. Labor, 1997, p. 84.

Voir en ligne : http://www.skolo.org/spip.php++cs_INTERRO++artic...