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Publié : 12 avril 2014
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(Le Monde) Théorie du genre » : enquête sur la folle rumeur de Joué-lès-Tours

Source : Mattea Battaglia, Le Monde.fr le 12-04-2014

Théorie du genre » : enquête sur la folle rumeur de Joué-lès-Tours

LE MONDE | 12.04.2014 à 10h02 • Mis à jour le 12.04.2014 à 10h40 | Par Mattea Battaglia (Joué-lès-Tours, Indre-et-Loire, Envoyée spéciale )

 


S’il y a un sentiment que la communauté éducative partage, à Joué-lès-Tours, c’est celui de n’avoir « rien vu venir ». Celui, aussi, d’avoir été « manipulée », « salie ». « Cela m’est tombé dessus », répète Céline (son prénom a été changé), l’enseignante de maternelle contre laquelle, fin mars, le collectif des Journées de retrait de l’école (JRE) a lancé la pire des rumeurs : celle d’un « attentat à la pudeur » sur un garçonnet de 3 ans.

La professeure chevronnée est « tombée de haut », raconte-t-elle, en visionnant, samedi 29 mars au matin, une vidéo de dix minutes, mise en ligne sur le site des JRE. Dalila Hassan, qui se présente comme « responsable de la JRE 37 300 », y livre un récit accablant : un garçon « a expliqué que la maîtresse avait baissé son pantalon, qu’il y avait aussi (…) une petite fille à qui on a baissé le pantalon et (…) que la maîtresse a demandé à la petite fille de toucher ses parties génitales et au petit garçon de toucher les parties génitales de la petite fille et ensuite de se faire des bisous ». Elle dit se faire l’écho des craintes d’une mère tchétchène. A la fin de la vidéo, un slogan : « Vaincre ou mourir. »

Lire notre décryptage : « Théorie du genre », dix liens pour comprendre

Le temps d’un week-end, 54 000 personnes visionnent la vidéo. YouTube la retire le 31 mars, elle réapparaît le 9 avril. Dix mille autres internautes la regardent. Le nom de Céline n’y est pas livré, mais celui de son école, si, ce qui rend l’enseignante identifiable.

Le collectif des JRE n’en est pas à sa première rumeur. Lancé par la militante Farida Belghoul pour s’opposer à l’« abomination » de la « théorie du genre », il est passé maître dans l’art de répandre des calomnies aussi sordides que grotesques : initiation à la masturbation en maternelle, utilisation de sex-toys en peluche, négation de l’altérité fille-garçon… Son arme : les réseaux sociaux. Sa stratégie : inonder de SMS des parents de la communauté musulmane, sans s’en expliquer aux médias autres que ceux qu’il choisit. « Je refuse de répondre aux médias menteurs », écrit Mme Belghoul sur Facebook.

Lire aussi le portrait : Farida Belghoul, de l’extrême gauche anti-raciste à la croisade anti-genre à l’école

« CAMPAGNE DE CALOMNIE »

Jusqu’à présent, ses appels mensuels au boycott de l’école ont eu un « impact circonscrit », selon le ministère de l’éducation : 100 écoles touchées fin janvier, 70 en février. On tablait alors sur un « essoufflement » de la mobilisation. Or ce sont encore 70 écoles qui ont signalé des élèves absents le 31 mars, pour la troisième édition des JRE. Dans celle de Céline, un quart des enfants manquaient à l’appel. « On a sans doute atteint l’apogée de la campagne de calomnie, estime l’inspecteur d’académie d’Indre-et-Loire, Antoine Destrés, avec des attaques personnelles, qui ont ciblé une école en particulier. »

On sait peu de chose de Dalila Hassan, sinon ce qu’elle dit d’elle-même dans la vidéo : mariée, mère de trois enfants, elle travaille dans le secteur des assurances. Elle non plus ne répond pas à la presse. Selon des sources proches du rectorat, elle aurait pris part à « l’agitation » autour de Tomboy – ce film dont la projection a ému La Manif pour tous. Ce que l’on sait, c’est que la jeune femme était présente, vendredi 28 mars, parmi la centaine de parents rassemblés vers 18 heures devant la maternelle où Céline enseigne depuis six ans. Qu’elle a accompagné la maman tchétchène quand la directrice l’a reçue. Et que c’est elle qui a appelé à la rescousse Mme Belghoul, accourue sur place.

Céline n’était pas présente lors de la manifestation. Quand la directrice l’alerte, elle « tombe des nues ». « Les accusations sont tellement graves mais elles sont aussi tellement abracadabrantes que j’ai du mal à me dire que c’est bien moi qui suis visée, alors que je connais ce quartier depuis vingt ans, que j’ai choisi d’enseigner ici parce qu’il y a un travail passionnant à faire en ZEP, en équipe, avec les familles, les enfants… »

Elle accuse le choc… et relève la tête, épaulée par ses collègues, son syndicat, sa hiérarchie. Elle porte plainte, ainsi que la directrice de l’école, pour « diffamation ». L’inspection académique leur emboîte le pas. Dans les couloirs de cette administration, à Tours, on confie avoir eu « très vite la conviction que l’histoire est cousue de fil blanc ». « Je n’ai pas à ce jour d’éléments permettant de confirmer les événements relatés par le petit garçon », affirme au Monde, le 11 avril, Cécile Ancelin, substitut du procureur. La maman tchétchène, qui n’a pas souhaité nous répondre, n’a pas porté plainte. « Lorsque les inspecteurs l’ont appelée pour qu’elle se rende au commissariat avec une traductrice assermentée, c’est Farida Belghoul qui a décroché », apprend-on de source judiciaire.

« QU’EST-CE QUI NOUS TOMBE DESSUS ? »

« Cette maman maîtrise très peu le français, reprend Céline, mais j’ai eu trois de ses enfants dans ma classe, et il n’y a jamais eu de problème avant. » Depuis, les deux femmes se sont recroisées. « Quand elle a déposé son fils à l’école, le mardi, on s’est regardées, on s’est saluées… et je me suis demandé si, comme moi, elle se posait la question : “Qu’est-ce qui nous tombe dessus ?” Je la sens presque aussi victime que moi. »

C’est aussi le sentiment de Patrick Bourbon, du Réseau éducation sans frontières, qui a parrainé les enfants les plus âgés de la famille, il y a trois ans, quand leur demande d’asile a été rejetée. « Le père avait participé à la lutte armée contre la Russie, ils avaient fui les représailles pour arriver un peu perdus ici. Des collègues se sont cotisés pour le timbre fiscal de leur carte de séjour. Après, les liens se sont distendus. »

Devant les grilles de la maternelle, le calme est revenu. « Toutes les mamans musulmanes ne sont pas à mettre dans le même panier, s’indigne Selma, un enfant en élémentaire, l’autre en maternelle.