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Publié : 10 janvier 2014
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Enseignants : "Pas de souffrance au travail mais des revendications"

Enseignants : "Pas de souffrance au travail mais des revendications"

Jacques Mottreau, in la Rotative du 16-01-2014

Alors que les syndicats d’enseignants de l’académie d’Orléans-Tours ont adressé une lettre au ministre pour dénoncer "des conditions de travail dégradées par les réformes successives et la réduction des dépenses publiques" suite au suicide de deux enseignants, voici une réflexion sur la souffrance au travail dans la profession.

Une responsable d’un grand syndicat dont je tairai le nom affirmait en 2011 : « Il n’y a pas de souffrance au travail mais des revendications ». Les deux principales revendications concernant la Fonction Publique (abandon de la RGPP et de ses avatars, abandon des projets d’allongement de la durée de cotisation pour les retraites) n’ont pas été entendues. Dans le même moment, les tensions, les crispations sur les différents lieux de travail de la Fonction Publique ont augmenté : on parle de « risques psycho-sociaux ». Par ailleurs, aucun indicateur statistique ne montre une vague de syndicalisation tous syndicats confondus. Comme l’écrivait déjà René Mouriaux il y a plus de trente ans, les syndicats français sont parmi ceux qui comptent le moins d’adhérents chez les salariés européens.

Si les revendications n’aboutissent pas, si la syndicalisation n’augmente pas, c’est peut-être parce que la souffrance au travail est telle qu’elle isole les salariés en leur faisant perdre tout espoir d’une action collective susceptible de transformer leurs conditions de travail. Au lieu de développer les solidarités, la crise accentue le repli sur soi. De quoi est-elle la conséquence ? Comment se manifeste-t-elle ? C’est ce que nous allons examiner.

Deux phénomènes sont à l’origine de la souffrance au travail des enseignants : le premier consiste en un transfert de tâches administratives vers les enseignants, le second en une dépossession progressive de la maîtrise de leur outil de travail.

  Transfert de tâches administratives

Le transfert du travail administratif commence avec la professionnalisation du rôle longtemps bénévole de « professeur principal » : en contrepartie d’une « indemnité », le professeur principal désigné par l’administration remplit pour elle des tâches qui jusqu’alors lui incombaient : par exemple organiser un « conseil de classe », diriger une réunion avec les parents d’élèves, suivre les élèves en stage dans les Lycées professionnels. Et cela ne se cantonne pas dans le suivi des élèves mais aussi dans la recherche du stage, de plus en plus difficile à trouver.

Jusqu’à présent, c’était en principe l’administration de l’établissement, le Chef des Travaux qui trouvait le stage dans ses listes. Maintenant, c’est au professeur principal de trouver aussi des stages, et comme les stages sont rares, le professeur principal tend à associer ses collègues à cette recherche jusqu’à parfois les y contraindre par le biais de la culpabilité : comment ne pas essayer de trouver un stage à un élève qui n’y arrive pas ?

Le transfert se poursuit, avec la volonté sous-jacente des récentes politiques éducatives de supprimer l’examen du Baccalauréat, en instituant et en généralisant le CCF (Contrôle Continu en Cours de Formation) en lieu et place de l’examen organisé dans le cadre national : CCF en lycée pour les langues vivantes, en LP pour de nombreuses disciplines. C’est donc au professeur d’organiser lui-même les examens de ses élèves, de rédiger les sujets, de veiller à la transmission des convocations, etc. ; en contrepartie de quoi, il perçoit une « indemnité ». . .

A ce transfert de l’administratif vers l’enseignement s’ajoute la volonté de l’administration d’être moderne, « à la page » ; à l’ère d’internet, il convient d’informer toujours davantage et toujours plus vite les parents de ce qui se passe dans la classe via « le cahier de texte informatique » et toutes ses applications dérivées.

Ainsi, au fil des années de cette dernière décennie, l’enseignant est devenu, en plus, un administratif mais pas avec plus de salaire : des indemnités.

  Dépossession progressive de l’outil de travail

De même que le bois est la matière que façonne l’ébéniste, les élèves sont métaphoriquement une part de la matière avec laquelle travaille l’enseignant. Je veux comparer l’enseignant à l’artisan parce qu’il me semble que jusqu’à présent,l’un et l’autre sont maîtres de leur outil de travail, à la différence de l’ouvrier d’usine qui travaille à la chaîne. En tout cas, ils sont maîtres de leurs savoirs, de leurs techniques à défaut de maîtriser la totalité de la « matière » qu’ils travaillent ; d’ailleurs, les élèves ne désignaient-ils pas l’instituteur en l’appelant « maître » ?

Depuis une vingtaine d’années, les enseignants sont progressivement dépossédés de leur outil de travail. D’abord, les avis concernant le passage ou non des élèves vers une classe, un niveau supérieurs ne comptent plus. Ensuite, l’affectation de la majorité des élèves dans les classes des lycées s’effectue via un système informatisé sans que les enseignants n’interviennent. Ainsi, d’un côté, les enseignants des collèges voient partir leurs élèves au lycée dans des filières pour lesquelles ils ont parfois émis des avis réservés ou aucun avis, et de l’autre côté, les enseignants des lycées voient arriver des élèves dont ils ne connaissent pas le dossier et dont ils s’aperçoivent régulièrement qu’ils ont été orientés en dépit du bon sens — pédagogique, s’entend. Mais ils n’ont pas leur mot à dire puisque c’est la procédure d’affectation et d’orientation qui prévaut. Et la procédure est verrouillée par la hiérarchie administrative. Enfin, une fois affectés dans leur classe, les élèves doivent y rester quand bien même certains d’entre eux aimeraient en sortir et le manifestent, parfois avec force d’agitation et de contestation, voire avec violence ; violence que doit « gérer » seul le professeur.

Seul, en effet, car au terme de ce parcours administratif et informatisé, il y a l’enseignant, seul dans sa classe avec ses élèves qui ne doivent en aucun cas en sortir. Pourquoi cela ? Parce que le rôle de la « Vie scolaire », c’est à dire l’ensemble surveillants et conseillers d’éducation, est devenu aussi plus administratif : traitement informatisé des absences par les professeurs, ce qui évite aux surveillants de passer dans les classes chercher les billets d’absence. Cela justifie aussi la baisse de recrutement de surveillants et de conseillers d’éducation.

Les conseillers d’éducation qui avaient un rôle de médiateur voire de censeur dans certains conflits qui opposaient les élèves entre eux, les élèves et les professeurs, tendent à se rapprocher des personnels de direction et sont de plus en plus cantonnés, parfois contre leur gré, à un rôle de gestionnaires des absences et des sanctions (heures de retenue, exclusions diverses. . . ). Ainsi, les professeurs ne peuvent plus compter sur la « Vie scolaire » pour atténuer les conflits, accueillir un ou plusieurs élèves agités et perturbateurs lors d’un cours.

Nous voyons bien que les politiques éducatives menées depuis ces dix dernières années contraignent les acteurs essentiels du système éducatif que sont les enseignants et les conseillers d’éducation et surveillants — essentiels parce qu’ils sont à la base du système — à s’isoler chacun de leur côté, absorbés chacun par des tâches de plus en plus administratives.

Mais que fait l’administration et plus particulièrement la direction des établissements ? Elle n’a pas non plus d’autres possibilités que celle d’accepter le budget de fonctionnement (la DHG) ainsi que les élèves qui sont affectés dans l’établissement. Son rôle consiste donc à faire accepter aux enseignants les contraintes des politiques éducatives sans discussion et, d’une manière plus atténuée, aux conseillers d’éducation puisqu’ils sont davantage associés à la direction.

Ainsi, le professeur est SEUL dans sa classe et pas seulement pour enseigner. C’est une réalité à laquelle s’ajoute un sentiment d’isolement, voire d’emprisonnement du fait du cloisonnement des différents acteurs du système comme nous l’avons expliqué. Cette situation génère une souffrance au travail chez les enseignants.

  Comment se manifeste la souffrance au travail ?

Il est difficile de répondre complètement à cette question dans la mesure où ceux qui observent cette souffrance au plus près des individus et sont qualifiés pour le faire (les médecins), n’en parlent pas ailleurs que dans le secret des cabinets médicaux ou dans quelques revues spécialisées à usage confidentiel.

Ainsi, les enseignants ne disposent, à priori, d’aucune donnée sur les maladies, les dépressions, les suicides concernant leurs pairs : cela reste secret. Le malaise n’en reste pas moins perçu par les enseignants, mais il est exacerbé du fait qu’il cristallise tous les fantasmes justement parce qu’il est entouré du secret, parce que personne n’en parle ou n’ose en parler.

Par ailleurs, ceux qui pourraient également parler de cette souffrance au travail, à savoir les enseignants qui souffrent, n’en parlent pas, justement parce qu’ils en souffrent, parce qu’ils craignent le regard de leurs collègues qui résistent à cette souffrance. En effet, si comme nous l’avons dit précédemment, la douleur est la même pour tous, tous les enseignants ne sont pas sensibles de la même manière à cette douleur.

[#nh1<-]Pourtant, comme l’indique un guide récent (octobre 2013) édité par le syndicat SUD Education intitulé Jusque-là tout va bien ?! Kit de survie en cas de souffrance au travail  [1] :

« Dans certaines situations, qui peuvent être très diverses, nous pouvons être si affectés que nous ne pouvons assurer nos cours sans que nos affects n’altèrent nos réactions, notamment face à une classe. Que faire dans ces situations ? Comme souvent dans une situation difficile, nous ne sommes pas dans l’état d’esprit le plus propice pour agir correctement et avoir les bons réflexes. »

Voilà la description d’un symptôme manifeste qui indique une souffrance au travail. Beaucoup d’enseignants — il serait faux et malhonnête de dire le contraire — ont éprouvé, éprouvent ou éprouveront ce type de symptôme. Que faire alors dans pareille situation ?

Parmi les préconisations du guide sus-mentionné, l’une d’elles retient l’attention parce qu’elle fait sortir la souffrance au travail de son cadre individuel et intime pour, en quelque sorte, l’institutionnaliser : il s’agit de la saisine du CHSCT. Cependant demeure une difficulté majeure puisque cette saisine procède d’une démarche d’abord individuelle avant de s’inscrire dans le cadre institutionnel, et il est bien évident que la situation de souffrance altère la capacité à entreprendre une telle démarche qui nécessite du sang-froid, d’autant que les registres où mentionner les faits sont souvent introuvables et que la peur des représailles administratives empêche l’action au grand jour.

Cela dit, c’est une avancée pour le mouvement syndical qui, par le biais du CHSCT, s’intéresse à la souffrance au travail. Ainsi, on pourrait voir de nouvelles revendications spécifiquement liées aux causes de cette souffrance ; reste à en dresser la liste sans tabou et à espérer que cette liste soit commune à l’ensemble des organisations syndicales. . .

  Conclusion

Nous avons vu que l’organisation du système éducatif, du fait des politiques menées depuis deux décennies, ont conduit à isoler l’enseignant au sein de la classe, à le déposséder de son outil de travail, à le charger de tâches qui ne sont pas d’enseignement. Et à le rendre responsable des dysfonctionnements du système. Laissons les mots de la fin au philosophe Michel Serres :

« La classe — le mot soudain change de sens — dont la société agraire avait le plus besoin, donc nombreuse et défavorisée, fut jadis celle des esclaves ou des serfs ; la société industrielle exploitait de même la classe ouvrière ; notre société d’information, devenue pédagogique, accable aussi celle des enseignants missionnaires de ses démissions. Quand leur révolte grondera-t-elle ? Mimeront-ils le chaos qui reflète la société d’aujourd’hui et dont ils sont, au moins les témoins, au plus, les victimes ? »

Jacques Mottreau

P.-S.

Le 12 février à 20h15, SUD Education 37 organise au Foyer des Cheminots une conférence-débat intitulée "C’est quoi ce travail ? La souffrance au travail dans les métiers de l’Education" [http://sudeducation37.fr/spip.php?a...;;http://sudeducation37.fr/spip.php?a...]Un stage intitulé "Et voilà le travail : santé & conditions de travail" aura également lieu le 13 février [http://sudeducation37.fr/spip.php?a...;;http://sudeducation37.fr/spip.php?a...]