local : MAISON DES SYNDICATS
18 rue de l'Oiselet   -   La Camusière
37550    Saint Avertin
local :  02.47.85.11.15
portable : 07 81 55 42 14

 courriel : sudeduc37@gmail.com

Publié : 10 février 2014
Format PDF Enregistrer au format PDF

Les ministères censurent le mot « genre » (Médiapart)

Circulaires,
manuels, livres : les ministères censurent le mot « genre »

>
MÉDIAPART - 6 FÉVRIER 2014 
> PAR
LUCIE
DELAPORTE

Cédant
à la pression des lobbies les plus conservateurs, le gouvernement a
déjà, et depuis plusieurs mois, choisi de faire disparaître
partout le mot « genre », désormais jugé trop sulfureux. Au prix
d’absurdes acrobaties. Enquête sur une censure discrète qui signe
aussi une incroyable défaite idéologique. 
>

C’est
par un coup de fil un peu gêné que Sylvie Ayral a appris que ses
quatre conférences programmées en avril dans des collèges de
Seine-Saint-Denis étaient,

« compte tenu du climat »
,
purement et simplement annulées. L’auteure de
La
Fabrique des garçons
,
un livre très remarqué paru en 2011 et qui analyse comment, au
collège, les garçons recherchent la sanction disciplinaire comme
preuve de leur identité virile, a pourtant déjà fait des
dizaines
d’interventions en milieu scolaire
,
avec la bénédiction du ministère de l’éducation nationale. À
chaque fois, le thème passionne les collégiens comme les
enseignants.

Aujourd’hui,
le sujet serait devenu trop sulfureux. Plus encore que le thème de
son intervention, c’est manifestement le sous-titre de son livre,
« Sanctions
et genre au collège »,

et cette mention du mot « genre », qui a mis en alerte les radars
du rectorat. 
>

Depuis
le succès l’an dernier des mobilisations contre le mariage gay,
aux slogans ouvertement homophobes, le terme « genre » est en effet
l’objet d’une invraisemblable chasse aux sorcières. Pour
désamorcer la fronde réactionnaire qui s’affole de l’introduction
d’une prétendue « théorie du genre » à l’école, le
gouvernement aurait pu choisir de faire de la pédagogie sur un
concept encore assez neuf dans le débat public. Il aurait pu
sereinement expliquer que la théorie du genre n’existe pas mais
que le genre est un concept précieux pour penser tout ce que les
rôles de sexe ont de socialement construit.

Le
mouvement de boycott de l’école primaire la semaine dernière l’a
encore prouvé, le terme charrie effectivement bien des fantasmes.
Mais l’exécutif a préféré faire simple, en mettant, tout
simplement, le mot « genre » à l’index. Lois, circulaires,
rapports... Afin de ne pas trop froisser les lobbies intégristes, le
gouvernement a discrètement choisi de se passer d’un des concepts
les plus importants du champ intellectuel de ces dernières
décennies.

Le
cas de Hugues Demoulin, chargé de mission égalité garçons-filles
dans l’académie de Rouen, et
déjà
rapporté par ce blog
,
est à cet égard saisissant. La parution de son
livreDéjouer
le genre – Pratiques éducatives au collège et au lycée
,
destiné à être un outil de formation pour les enseignants, est
bloquée depuis le mois de septembre. Son ouvrage a pourtant été
validé à plusieurs reprises par l’éditeur, le Centre national de
ressources pédagogiques, qui dépend du ministère de l’éducation
nationale. Puis plus rien. Problème de titre. Preuve d’un climat
de tension extrême, le chargé de mission ne veut pas répondre à
la presse. Aux dernières nouvelles, son livre devrait paraître
prochainement… sous un autre titre !

Avec
le
rapport sur les stéréotypes de genre

chez les enfants et les adolescents, commandé par Najat
Vallaud-Belkacem au commissariat général à la stratégie et à
l’action prospective, et présenté le 15 janvier dernier, la
censure a sans doute atteint le sommet du ridicule.
« 
Vu le climat explosif, on nous a fait comprendre que si on pouvait se
passer de ce terme, ce serait mieux »
,
confirme à Mediapart Vanessa Wisnia-Weill, l’une des co-auteures
du rapport. Comme dans les cas précédents, pas de consignes
écrites, mais de fermes recommandations venues « d’en-haut ».
« 
Après nous être interrogées nous avons finalement décidé de
peser précisément nos mots »
,
raconte-t-elle.

Le
titre du rapport
« 
Luttez contre les stéréotypes de genre »
est
donc devenu

« Luttez contre les stéréotypes garçons-filles »

et les occurrences du mot genre sont presque toutes supprimées. Un
travail d’orfèvre qui nécessite parfois le recours à de longues
et pénibles périphrases. Et laisse, sur deux cents pages, la même
étrange impression que la lecture de
La
Disparition

de Georges Perec, son roman rédigé sans la lettre « e ».

La
censure dans ce cas précis est d’autant plus absurde que le
commissariat général à la stratégie et la prospective a été
créé pour éclairer les pouvoirs publics sur le long terme, et donc
sans se soucier du « climat », mais aussi pour créer des ponts
avec la recherche, où le terme genre est banalement utilisé depuis
plus de quarante ans.

Le
ministère du droit des femmes, très actif depuis un an et demi dans
la lutte contre le sexisme ou l’homophobie – soit des politiques
publiques où il est particulièrement difficile de faire l’économie
des recherches sur le genre –, a lui-même été prié de faire le
ménage dans sa terminologie. Le mot « genre » a ainsi été effacé
tant des circulaires que des campagnes de sensibilisation. Le
programme ABCD de l’égalité, expérimenté dans certaines écoles
(
lire
notre article
)
et qui a cristallisé les inquiétudes de certains parents, n’y
fait ainsi jamais référence.

Dans
l’entourage de la ministre on reconnaît avoir proscrit un terme
« 
difficile à comprendre y compris par les adultes »

de l’ABCD de l’égalité, mais on nie que le genre soit devenu tabou,
citant quelques occurrences çà et là dans les programmes de lutte
contre l’homophobie. Cette traque dans les documents à destination
des écoles prouve bien que cette stratégie est non seulement
choquante mais totalement inefficace. Depuis un an, elle est pourtant
suivie avec constance.
>

« 
C’est normal que ça résiste, on est en train de changer la
société ! »

L’examen
du
projet
de loi sur l’école
,
en février 2013, où le terme « genre » ne figurait pas,
avait donné lieu à une curieuse bataille rangée autour du concept.
La députée socialiste des Hauts-de-Seine, Julie Sommaruga, avait
ainsi défendu un amendement qui précisait que l’école
élémentaire devait promouvoir
« 
l’égalité de genre »
.
Un amendement alors adopté sans provoquer d’émoi. Au Sénat,
l’amendement, jugé trop subversif, est rejeté. Et on lui préfère
la formule :

« une éducation à l’égalité entre hommes et femmes »
.
En seconde lecture, Barbara Pompili, députée EELV, revient à la
charge et tente de réintroduire l’expression. C’est alors
Vincent Peillon en personne qui lui demande de retirer son
amendement, au motif que le terme suscite trop de crispations.

« 
Quand on vous attend à tous les coins de rue avec un bazooka, je
comprends la prudence du ministre sur le sujet »
,
avance un expert du ministère, qui défend l’idée qu’employer
le mot « genre » revient effectivement à
« 
mettre de l’huile sur le feu »
.

Pour
autant, effacer le « genre » est tout sauf indifférent. Abandonner
un concept qui irrigue des disciplines aussi différentes que
l’histoire, la philosophie, la sociologie ou même la biologie
relève bien d’une très grave défaite idéologique et donc d’une
défaite politique.

« 
J’entends la volonté d’apaiser. L’école publique et laïque
est si violemment attaquée aujourd’hui sur ces sujets… Mais on
se trompe complètement de cible ! Les études de genre ont apporté
tellement à la compréhension des phénomènes de discrimination, de
domination »
,
regrette Sylvie Ayral, qui ne peut imaginer qu’un repli de
circonstance. Sur le terrain, ces nouvelles consignes ont évidemment
plongé dans la perplexité les responsables des politiques de lutte
contre les discriminations dans les académies.
« 
On peut faire sans (le genre) mais si vous voulez aborder certaines
problématiques comme la manière dont les garçons sont eux aussi à
leur manière victime des stéréotypes, la lutte contre
l’homophobie, la lutte contre le masculinisme, on a besoin du
concept de genre ! »

explique un chargé de mission égalité au sein de l’éducation
nationale.
>

Pour
le sociologue Éric Fassin, qui se dit abasourdi de découvrir un tel
recul,
« 
s’attaquer aux inégalités filles-garçons nécessite de
s’attaquer aux mécanismes qui les fabriquent et pour cela il faut
passer par le genre »
.
Ce n’est pas simplement défendre l’égal accès à toutes les
professions – une fille peut devenir garagiste et un garçon « 
sage-femme » – mais aussi s’interroger sur les représentations
du masculin et du féminin : pourquoi se moquer d’une fille « 
garçon manqué » ou d’un garçon « efféminé », par exemple.

« En ce sens, les manifestants qui arborent les slogans "Touche
pas à mes stéréotypes de genre" ont très bien compris de
quoi il s’agissait. En remplaçant égalité de genre par égalité
filles-garçons, on veut signifier qu’on ne s’attaquera surtout
pas à l’ordre des choses. Or l’idée d’assurer l’égalité
sans toucher aux normes est totalement absurde »
,
affirme le chercheur.

Face
aux fortes résistances qui se sont exprimées dans la rue depuis un
an sur ces sujets, le gouvernement avait-il d’autre choix que de
calmer le jeu ?
« 
Je sais qu’au gouvernement certains sont persuadés qu’il s’agit
d’un repli stratégique pour avancer sur l’essentiel, mais c’est
ne rien comprendre à la situation
,
s’énerve Caroline de Haas, la fondatrice d’Osez le féminisme
qui a récemment quitté le cabinet de Najat Vallaud-Belkacem.

Ceux qui ont encore manifesté dimanche sont contre l’égalité
hommes-femmes, ils pensent que les rôles sociaux, c’est très bien
 ! Et on voudrait négocier, trouver un juste milieu. »

Pour
elle, « 

il y a une bataille culturelle, idéologique, philosophique à mener
sur l’égalité de genre. C’est normal que ça résiste, on est
en train de changer la société ! Je crois que tout cela révèle
une absence de culture politique féministe et un vrai problème de
colonne vertébrale sur ces sujets alors qu’en face, ils sont très
bien formés, très bien organisés ».
>

La
communication gouvernementale sur ces sujets, à commencer par celle
du ministère de l’éducation, a été des plus hasardeuses. Fin
mai, au lendemain des grandes manifestation, alors que
Le
Figaro

croit bon de surfer sur la vague
en
titrant

« 
la théorie du genre s’immisce à l’école »
,
Vincent Peillon, interrogé sur France 2, se prend une première fois
les pieds dans le tapis en déclarant de but en blanc :
« 
Je suis contre la théorie du genre. »

« 
Si l’idée, c’est qu’il n’y a pas de différences physiologiques,
biologiques entre les uns et les autres, je trouve ça absurde »
,
croit bon d’ajouter le ministre dans un saisissant raccourci, qui
avait évidemment provoqué la consternation des chercheurs. Trois
mois plus tard, après un petit recadrage de son cabinet, Vincent
Peillon admet sur
France
Inter

que
« 
la théorie du genre n’existe pas »
,
puis récemment que
« 
la théorie du genre n’est pas enseignée à l’école »