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Publié : 18 décembre 2013
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Se maintenir dans le monde du travail en FIN DE CARRIÈRE.

 

Apprendre pour se maintenir dans le monde du travail en fin de carrière. Réflexion autour d’une formation au métier de formateur

 

Catherine Delgoulet* & Corinne Gaudart**

*Maître de conférences, ergonome

LATI (EA 4469), Institut de Psychologie

Université Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité

**Chargée de recherche, ergonome

LISE (UMR), Conservatoire National des Arts et Métiers

Tel : + 33 1 ; courriel : corinne.gaudart@cnam.fr

Résumé  : Cet article rend compte des relations qui se nouent entre les apprentissages et le maintien dans le monde du travail en fin de carrière. L’étude d’une formation au métier de formateur, par observations et entretiens auprès de 6 formés et d’une formatrice, permet d’illustrer les conditions d’apprentissage dans le cadre de reconversions professionnelles. Elle souligne notamment les différences de temporalité dans lesquelles se construisent les projets de reconversion des formés jeunes et plus âgés et l’impact du dispositif de formation (de son organisation) sur les possibilités de développement et de reconversion des stagiaires âgés.

Mots clés : Apprentissages, formation, reconversion professionnelle, parcours, âges, expérience

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Les mobilités souhaitées ou subies entre emplois (interne ou externe) et surtout entre emploi et période de chômage sont aujourd’hui fréquentes. Les premières ont tendance à décroître avec l’avancée en âge et en expérience, notamment vers 45-50 ans selon les secteurs d’activité (Lainé, 2002) ; les secondes tendraient au contraire à augmenter aux deux extrêmes de la pyramide des âges de la population active (Dupray & Récotillet, 2009). Malgré la multiplication des expériences qui caractérisent les parcours professionnels des actifs à l’heure actuelle, il semble donc plus difficile de réussir cette transition au fur et à mesure que l’on avance en âge (Ferrer, Martin, 2008) et les faibles taux d’emploi en France et en Europe des 55 ans et plus l’attestent également (Marchand, 2007 ; Volkoff, 2012). Sans entrer dans le faisceau complexe des éléments jouant sur cette situation, soulignons ici que les représentations sociales relatives au vieillissement offrent depuis longtemps (cf. enquête Ifop 1961) une vision très mitigée des conséquences de l’avancée en âge dans le monde du travail. La dernière enquête de la DARES (Defresne et al, 2010) montre encore que les employeurs restent réservés sur les possibilités des salariés les plus âgés à s’adapter au changement ou à utiliser les nouvelles technologies ; deux dimensions fortement liées à la formation professionnelle et aux apprentissages. Le travail de Furunes et Mykletun (2005) illustre d’une autre manière ce constat. A partir d’une enquête réalisée auprès d’employeurs norvégiens du secteur de l’hôtellerie et de la restauration, ces auteurs notent que si les employeurs n’ont pas vraiment d’a priori négatif envers les salariés âgés, ils n’envisagent pas pour autant de les recruter en cas de besoin de main d’œuvre. Ils n’envisagent pas non plus d’aménager les programmes de formation en fonction des âges de leurs salariés, au risque de nier les différences effectives entre jeunes et plus âgés mais aussi, de compromettre les chances de reconversion ou réinsertion professionnelle des plus âgés.

Nous illustrerons dans cet article une des dimensions de la relation entre apprentissage et maintien dans le monde du travail en fin de carrière1. Celle-ci relève de la formation dans le cadre d’une reconversion professionnelle suite à une période de chômage ou d’inactivité professionnelle. Nous allons ainsi revenir sur un travail mené dans un centre de formation professionnelle français au cours des années 2000. Cette étude comportait deux volets :

  • l’un quantitatif et statistique visait à comprendre comment le processus de sélection, orientation, formation et insertion professionnelle se déroulait au regard des âges des bénéficiaires. Il soulignait combien l’ensemble du processus tendait, pour diverses raisons, à différencier les bénéficiaires sur l’âge avec notamment : une sous-représentation des plus âgés dans les dispositifs de formation par rapport à la population active et un moindre accès aux formations longues de plus de 550 heures (Gaudart & Delgoulet, 2005) ;

  • l’autre, qualitatif et exploratoire, questionnait les rôles de l’âge et de l’expérience dans le suivi de formations au travers de l’analyse d’une situation particulière de formation.

C’est ce dernier volet que nous allons développer ici afin de rendre compte des relations complexes qui se jouent entre l’âge, l’expérience et l’apprentissage dans le cadre d’une reconversion professionnelle en milieu ou fin de carrière professionnelle.

1. La formation au métier de formateur : une opportunité de seconde carrière

1.1. Une formation « atypique » donnant à l’expérience un rôle central

Cette formation au métier de formateur est considérée comme une formation très spécifique au regard de l’ensemble des formations proposées dans le centre de formation : elle concerne une minorité de stagiaires (environ 350 personnes par an) et conduit à un niveau de qualification relativement élevé (niveau III) ; les savoirs transmis sont perçus comme différents de ceux rattachés à un métier technique. Elle a aussi pour spécificité de placer l’expérience antérieure comme centrale et d’offrir ainsi une possibilité de reconversion professionnelle à des personnes plus âgées.

Cette formation accueille donc deux profils de stagiaires :

- de futurs formateurs « techniques » désirant former à un métier : ils doivent pour cela posséder un diplôme professionnel correspondant au minimum au premier niveau de qualification dans le secteur d’activité concerné et une expérience professionnelle d’au moins 3 ans dans celui-ci ;

- de futurs formateurs dans le domaine de la formation générale, l’insertion et l’orientation : ils doivent posséder un diplôme de niveau IV minimum.

Tous les stagiaires doivent avoir une expérience d’un an minimum dans le champ de la formation d’adultes avec des interventions dites de « face-à-face pédagogique ». Ces conditions d’expérience débouchent sur un âge minimum requis de 25 ans pour candidater.

La formation s’organise en 3 modules de 3 mois (les modules « ingénierie de la formation », « animation de formations » et « accompagnement des formés »), intégrant dans chacun une période d’alternance de 3 semaines. La méthode pédagogique s’apparente à une méthode active basée sur l’apprentissage semi-autonome. L’obtention du diplôme implique d’avoir suivi l’ensemble des modules et d’avoir réussi l’examen qui conclut chaque module. Les stagiaires peuvent répartir le suivi des modules sur 5 ans ou ne suivre que certains d’entre eux (en fonction de leur expérience antérieure notamment).

1.2. Les investigations menées

Nous pliant bien évidemment au calendrier d’une formation modulaire s’étalant sur plusieurs mois, nous n’avons assisté qu’à une petite période de celle-ci correspondant au module intitulé « Accompagnement ». Le groupe de stagiaires était constitué de 12 personnes (8 femmes et 4 hommes) âgées entre 28 et 52 ans. Tous les stagiaires étaient au chômage au moment de la formation, ou souhaitaient revenir dans le monde du travail après une période d’inactivité.

Des observations libres ont été réalisées en situation réelle de formation afin de mieux comprendre les conditions dans lesquelles les stagiaires réalisaient leurs apprentissages. En parallèle, 6 entretiens ont été réalisés avec 3 des plus jeunes stagiaires et 3 des plus âgés de la formation. D’une durée de 30 à 45 mn, ils s’organisaient autour des deux thèmes majeurs : a) les liens entre le parcours professionnel antérieur, la formation et le projet professionnel ; b) les difficultés spécifiques de la formation en reprenant des périodes observées.

Nous avons également rencontré la formatrice qui anime cette formation depuis 8 ans ; c’est elle qui possède la plus grande ancienneté dans l’équipe de formateurs. Elle a vu ainsi évoluer le contenu de la formation, sa forme, et le public. Nous nous sommes entretenues plusieurs fois avec elle, avant et au cours de la formation, notamment quelques jours avant la période d’alternance. Un tiers de l’effectif est renouvelé à chaque module, mais elle assure la totalité des trois modules ; les stagiaires ont donc eu la même formatrice. Ces échanges nous ont permis de recueillir son opinion et de valider nos interprétations sur : a) les critères d’accès à la formation en lien avec les projets professionnels et l’âge des stagiaires ; b) les articulations entre les organisations pédagogiques et leur expérience ; c) les spécificités des stagiaires, leurs difficultés.

2. Les ressorts d’un projet professionnel tourné vers le métier de formateur : points de vue croisés

A quelle occasion les stagiaires jeunes et plus âgés s’engagent dans cette formation ? Comment cette décision prend place dans leur parcours professionnel antérieur ? Les éléments de réponse sont bien évidemment contrastés entre formés, et les commentaires de la formatrice, qui les accompagne tout au long de cette reconversion professionnelle, complètent d’un nouvel éclairage ces témoignages.

2.1. Du temps devant soi

• Pierre-Jean, 28 ans : une reconversion pour ne plus faire de commercial

Après un BTS dans la force de vente, il entre dans une société d’assurance comme commercial en milieu agricole. Il se lasse rapidement de cette fonction et des objectifs commerciaux quotidiens. Il accepte alors de faire de la vente et de l’accueil à l’agence : « c’est un métier dur, mais très intéressant avec un public varié ». Puis, il entend parler d’un poste en création dans le cadre de la diversification de l’entreprise : il s’agirait de faire de la formation à la vente pour des produits bancaires. Il passe les tests, mais il est refusé. Constatant que ses perspectives d’évolution sont minimes, il démissionne. Il a pour projet de travailler dans l’animation avec de jeunes enfants. C’est un public qu’il connaît un peu pour avoir fait de la formation au français et aux langues étrangères pendant plusieurs mois. Ayant plusieurs années de droit au chômage, il peut se permettre d’entamer une formation longue ; il veut suivre les 3 modules, le premier étant le module « Accompagnement » : « je veux le titre, j’ai du temps ». Il compte également sur cette période pour construire plus finement son projet professionnel.

Les méthodes de formation lui vont bien car elles permettent du temps de travail personnel, même s’il ne le met pas toujours en application. Il considère que la mise en pratique des connaissances théoriques demande du temps et il lui tarde d’être en alternance. A ce stade de la formation, il n’a pas d’idée sur ses capacités à pouvoir accompagner des personnes en difficulté, car c’est très différent du métier qu’il avait auparavant, avec des objectifs commerciaux à remplir.

• Claire, 30 ans : faire de la formation, sans encore de projet bien défini

Claire a commencé à travailler dans l’animation avec des jeunes en réinsertion. A cette occasion, elle a suivi une formation à l’Internet par goût personnel et pour ensuite réinvestir ses connaissances dans sa structure. Elle décide alors de changer de branche et de pousser plus avant ses connaissances en informatique en effectuant une seconde formation. Celle-ci débouche sur des emplois en CDD et en intérim dans un service Hotline, puis en dépannage téléphonique dans une entreprise de vente d’électroménager. C’est en trouvant un poste dans une société de télécommunication qu’elle renoue avec la formation : elle forme des clients à la technique de la visioconférence. En fin de contrat, elle décide de suivre une formation de formateur. Elle suivra les 3 modules ; celui-ci est le deuxième, après le module « Animation ».

De son propre aveu, son projet n’est pas bien arrêté ; il se forme au fur et à mesure de la formation. Elle sait qu’elle n’a pas envie particulièrement de retourner dans le milieu de la réinsertion ou l’informatique. Par contre, elle sait que ce sont 2 milieux professionnels dans lesquels elle a déjà une expérience au cas où elle n’arrive pas à avoir une stabilité financière. Elle aimerait plutôt s’orienter vers la communication.

Elle n’est pas passionnée par le module « Accompagnement », même si elle constate que cela peut avoir un intérêt : elle faisait auparavant de l’accompagnement sans technique et « c’était n’importe quoi ». Elle a préféré le module précédent, plus dynamique, plus basé sur des techniques d’animation en petits groupes. Elle trouve difficile le travail sur soi que requiert ce module, d’autant plus qu’elle est dans une période de problèmes personnels. Elle apprécie le travail en petits groupes, même si la situation d’entretien l’angoisse.

• Michèle, 31 ans : faire de la formation dans son domaine professionnel initial

Michèle a fait une licence de bio-chimie. Constatant que le milieu universitaire ne lui convenait pas – il n’est pas pour elle en prise avec un projet professionnel – elle décide de poursuivre par un DUT dans l’industrie agroalimentaire qui comporte une période de stage en entreprise. Ce stage, réalisé sur un site industriel de production laitière, se poursuit par un CDD de 2 ans où elle a pour charge d’effectuer des contrôles sur les produits alimentaires. Par la suite, elle prend un poste de responsable de la technique et de la qualité dans une autre entreprise de l’agroalimentaire. Elle y assure également une fonction commerciale et elle forme de plus en plus de clients à l’hygiène. Quatre ans plus tard, elle quitte l’entreprise ans le cadre d’un licenciement économique et décide de devenir une professionnelle de la formation. Elle a débuté la formation il y a 7 mois par le module « Ingénierie », pour continuer par « Animation » et termine par le module « Accompagnement ».

Son projet professionnel est orienté vers la formation dans son domaine, mais elle souhaiterait se tourner vers le milieu hospitalier. La formation a été aussi l’occasion pour elle de découvrir d’autres publics possibles, notamment dans l’insertion. C’est le module « Animation » qu’elle a trouvé le plus difficile, car il implique de se mettre en scène devant les stagiaires et d’être évaluée par eux. De ce fait, elle trouve le module « Accompagnement » moins difficile, car elle s’est déjà « dévoilée » au précédent. Il n’était pas prévu au début qu’elle fasse ce dernier module, mais cela était nécessaire pour l’obtention du titre. C’est dans le module « Animation » que le lien avec son parcours antérieur a été le plus direct. Les deux premiers modules ont constitué pour elle la « clef de voûte » de sa formation, et le dernier module un champ possible nouveau dans son projet professionnel.

2.2. Du temps à soi

• Jean, 42 ans : changer de public

Jacques a déjà suivi une formation de formateur dans les années 70 qu’il n’a pas pu valider. Il a toutefois poursuivi par 8 années d’enseignement du français. Il s’est ensuite orienté vers le secteur hospitalier, en milieu psychiatrique, pour travailler avec des toxicomanes. Il était atypique dans ce milieu, mais il avait pour projet de faire le lien entre le traitement médical de la toxicomanie et la réinsertion : ce sont des structures séparées, avec des acteurs différents. Au bout de 14 années, n’arrivant pas à mener son projet à termes pour des raisons institutionnelles et organisationnelles, il démissionne de sa structure : « ce n’était pas les toxicomanes qui m’épuisaient, mais mes collègues ». Il se donne une année pour reconstruire un projet professionnel. Il démarre alors cette formation avec l’idée de ne plus travailler uniquement avec des personnes en difficulté ; il veut diversifier son public en devenant formateur indépendant sur des thématiques plus en lien avec la communication et le développement de soi. Le module « Accompagnement » est son premier module et il souhaite faire les 3.

Concernant le contenu de ce module, il n’y apprend pas beaucoup de choses : « ce sont des techniques que j’ai déjà pratiquées ». Par contre, le langage et les concepts ont évolué et c’est important qu’il réactualise ses connaissances pour pouvoir parler le même langage avec ses collègues. Au-delà des concepts et des connaissances, le temps de la formation est important pour lui pour se créer un réseau de pairs et de lieux où il pourrait travailler. C’est aussi un moyen de renouer avec une pratique ancienne de la formation grâce à l’alternance.

Il voit la formation également comme un temps d’introspection : ses manques, ce qu’il sait déjà. Il se place parfois en position de retrait vis-à-vis du groupe, au lieu de prendre la parole plus fréquemment pour parler de sa propre expérience dans les sujets évoqués ; il ne le fait pas car « ils doivent faire leur apprentissage ».

• Patrick, 45 ans : transmettre ses savoirs

Patrick a fait une école hôtelière en 1975, ce qui lui a permis de voyager dans le monde entier. Il revient tout de même à Paris pour des raisons familiales où il continue à travailler dans le milieu de la restauration. En 2000, il est licencié et il décide de changer de métier. Il suit d’abord une formation en informatique pendant 4 mois avec un stage en entreprise ; mais cela ne lui convient pas. Il fait une seconde formation dans le secteur de la médecine douce, mais il ne poursuit pas non plus. Il fait le point et se rend compte que vouloir changer de métier n’est pas la bonne solution : « 25 ans de métier, pourquoi tout jeter ? ». Au cours de sa carrière hôtelière, il avait eu plusieurs fois l’occasion de former de jeunes arrivants in situ, ainsi que faire de la formation en salle. Ces expériences positives l’incitent à développer cette voie. Après le module « Animation », il entame le module « Accompagnement » ; il fera le troisième peut-être plus tard. Il aimerait travailler au Syndicat des Hôteliers et des Restaurateurs qui recrute en Septembre. S’il ne peut pas vivre tout de suite de la formation, il envisage de « refaire des extras ».

Par rapport à la formation, le module « Animation » lui permettait de travailler sur des thèmes de la restauration (il a par exemple monter une formation sur le pliage de serviettes), même si cela a été difficile pour lui : « il y avait longtemps que je n’étais pas allé à l’école. Il fallait se replonger dans les documents, les livres, se familiariser avec le jargon ». Par contre, il trouve le second module moins abordable : il ne peut pas réinvestir son expérience dans la restauration et il ne croit pas, plus largement, aux dispositifs mis en place pour les publics en difficulté : « faire un entretien d’aide, je sais faire, mais ce sont les solutions qui me posent problème. […] Les outils sont lourds et ça débouche sur rien ».