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Publié : 29 octobre 2013
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Éduquer et former, sous la dictature du marché du travail

Quelles sont les évolutions récentes du marché du travail dans les pays avancés et comment ces évolutions influencent-elles les politiques éducatives ? Telle est la double question centrale, au coeur de cet article où il sera beaucoup question de polarisation des emplois et de compétences. Une analyse basée sur l’étude d’innombrables documents émanant de l’OCDE, du CEDEFOP, de la Commission européenne et du Conseil des Ministres européens.

 Le dogme du « capital humain »

Depuis le sommet de Lisbonne en 2000, la vision européenne de l’éducation est dominée par une conception qui la réduit à un instrument des politiques économiques. On entendra encore sporadiquement que les systèmes d’éducation doivent « assurer l’épanouissement personnel » des citoyens, « tout en promouvant les valeurs démocratiques, la cohésion sociale, la citoyenneté active et le dialogue interculturel » (Conseil européen, 2012b, p. 393/5). Mais pour le reste, il n’est plus question que du « rôle de premier plan » de l’éducation et de la formation « en tant que moteur essentiel de la croissance et de la compétitivité » ou encore du « rôle essentiel que jouent les investissements dans le capital humain pour (...) préparer une reprise créatrice d’emplois » (Conseil européen, 2013, p. 1).

On aurait pu croire que l’éclatement de la « bulle internet » en 2000-2001, qui a vu le NASDAQ perdre 60% de sa valeur en une année, puis la Grande Récession de 2008 et l’actuelle crise des finances publiques européennes allaient tempérer quelque peu l’optimisme de ceux qui croyaient que l’investissement dans le capital humain permettrait de garantir la croissance et la prospérité. Hélas, les tenants du libéralisme économique ne lâchent pas leurs doctrines Utilisateur de Microsoft Office2013-08-30T13:58:00Je l’aurais mis au singulier

si facilement. Pour le directeur du CEDEFOP (le Centre européen pour le développement de la formation professionnelle), « permettre aux Européens d’acquérir les compétences nécessaires pour jeter les bases de l’innovation et pouvoir répondre aux futurs besoins du marché de l’emploi est l’une des conditions sine qua non pour surmonter la crise » (CEDEFOP, 2012a, p1).

Leur doctrine théorique est simple : si l’on assure aux employeurs « les meilleures chances de recruter des personnes qualifiées », cela encouragera les entreprises « à offrir plus d’opportunités à leur personnel et à accroître leur engagement en faveur du développement de la main-d’œuvre » (Conseil européen, 2012b, p. 2-5). Cette pensée repose sur l’acceptation de la théorie selon laquelle des économies disposant de davantage de « capital humain » (tel que mesuré par le niveau des compétences cognitives) « verront croître davantage leurs gains de productivité » (OECD, 2010, p. 10).

Les économistes Eric Hanushek (Hoover Institution, université de Stanford) et Ludger Woessmann (université de Munich) figurent parmi les grands promoteurs actuels de cette rhétorique. Leurs travaux sont abondamment cités par les instances européennes et par l’OCDE. Pourtant, leurs recherches ne montrent rien de plus que l’existence d’une corrélation entre les niveaux de compétence des travailleurs d’un pays (tels qu’estimés à partir d’études internationales comme TIMMS ou PISA) et le taux de croissance du PIB. Hanushek et Woessmann doivent admettre qu’il est « difficile d’établir de façon concluante qu’il s’agit d’une relation causale »(Hanushek and Woessmann, 2008, p. 667). Cela ne les empêche pas de construire des modèles économétriques où les taux de croissance sont reliés aux niveaux moyens de compétence et à la durée moyenne de scolarisation par une vulgaire équation du premier degré, sur base de données relevées entre 1960 et 2000.

C’est un tel outil qui sert de boule de cristal à l’OCDE pour calculer qu’en élevant de 25 points les scores PISA moyens de tous les pays membres, on engrangerait « un gain de PIB cumulé de l’ordre de 115.000 milliards de dollars sur la durée de vie de la génération née en 2010 » (OECD, 2010, p. 6).

 Faire « mieux » avec moins de moyens

Hanushek et Woessmann sont également les spécialistes de la thèse selon laquelle les dépenses d’enseignement n’influeraient pas sur la qualité de celui-ci. Ils affirment notamment que le taux d’encadrement des élèves (le ratio profs/élèves) ne serait pas relié au niveau de prestation moyen des élèves. Sans surprise, cette affirmation a trouvé un écho très favorable auprès de ministres de l’Education en déficit chronique de moyens budgétaires et auprès d’organismes internationaux chargés d’imposer des politiques d’austérité. Mais les recherches de Hanushek et consorts, qui sont toujours basées sur des études comparatives entre pays ou sur des séries chronologiques longues, souffrent d’un grave défaut : leurs conclusions sont en contradiction flagrante avec les résultats des mesures directes de l’impact du nombre d’élèves par classe. En effet, des recherches réalisées suivant des protocoles très variables, que ce soit aux États-Unis dans le cadre de l’étude STAR (Krueger and Whitmore, 2000), en Angleterre (Blatchford et al., 2011), en Suède (Wiborg, 2010) ou en France (Pikkety and Valdenaire, 2006), démontrent systématiquement que lorsqu’on étudie l’impact du nombre d’élèves par classe dans une situation géographique et culturelle donnée (même pays, même époque, mêmes élèves, mêmes enseignants...), cet effet s’avère toujours doublement positif : des classes moins nombreuses améliorent la performances globale et elles diminuent les écarts entre élèves, en particulier les écarts liés à l’origine sociale.

Qu’à cela ne tienne, Hanushek et Wössmann Utilisateur de Microsoft Office2013-08-30T12:59:00Unifier : Woessmann ou Wössmann

continuent de marteler qu’on peut faire mieux avec moins de moyens, privilégiant « des réformes institutionnelles plutôt qu’une expansion des ressources à l’intérieur du cadre institutionnel existant »(Hanushek and Woessmann, 2008, p. 659). Il faut donc privilégier la qualité sur la quantité. Mais une « qualité » bien comprise : l’enseignement performant sera celui qui répondra étroitement et durablement aux besoins de l’économie. Pour cela il faut commencer par « identifier les besoins en matière de formation », puis « augmenter la pertinence de l’éducation et de la formation vis-à-vis du marché du travail » afin qu’ils fournissent « un dosage approprié d’aptitudes et de compétences » (Conseil européen, 2011, p. 70/2). Enfin, il faudra que « toutes les personnes impliquées dans le processus éducatif soient confrontées aux bons incitants » (Hanushek and Woessmann, 2008, p. 659).

Voyons donc ce que les marchés du travail demandent.

 La crise est finie !

Le discours « visible » peut se résumer ainsi : nous avons connu une crise économique grave avec la Grande Récession de 2008 et le chômage s’est accru pour toutes les catégories de travailleurs. Mais tout ira mieux demain ! La croissance va reprendre, l’emploi se développera et nous aurons de nouveau besoin de travailleurs de plus en plus hautement qualifiés pour avancer dans la « société de la connaissance ».

Cette vision idyllique transparaît dans les publications du CEDEFOP, l’organisme chargé de l’analyse prospective du marché du travail européen. Dans le graphique 1 (CEDEFOP, 2012b, p. 8), la ligne supérieure indique l’évolution de l’emploi dans l’Europe des 27 jusqu’en 2020, telle que la prévoyait le CEDEFOP en 2008, juste avant la crise. Les autres lignes sont des scénarios corrigés en 2010, 2011 et 2012 (ligne noire).

Graphique 1 : Prévisions du CEDEFOP pour l’évolution de l’emploi en Europe (EU-27+)
JPEG - 56.1 ko (Source : CEDEFOP, 2012b)

On le voit, l’organisme européen suppose que la crise est résolument derrière nous et qu’aucun grain de sable ne viendra entraver une croissance régulière de l’emploi. C’est pourtant mal parti : pour les deux premières années de cette prospective (2011 et 2012), le CEDEFOP prévoyait une augmentation de 0,85 % du volume de l’emploi, alors que selon les dernières données Eurostat disponibles, il a de nouveau chuté de 0,1%.

On dirait bien que les économistes — du moins ceux qui ont l’oreille de la Commission et du Conseil européen — n’ont rien appris depuis les années 1970. Voilà quarante ans qu’ils s’acharnent à considérer les « crises » comme des événements conjoncturels, des accidents de parcours d’une économie fondamentalement saine. Jamais il ne leur vient à l’esprit que ces soubresauts pourraient être les symptômes d’un système profondément malade, les éruptions visibles produites par le bouillonnement des contradictions profondes de l’économie capitaliste.

 Société de la connaissance ?

Si l’on peut douter des promesses de croissance du volume de l’emploi, qu’en est-il de la structure de ces emplois en termes de niveaux de formation ? Est-il vrai que le contexte économique et technologique réclame et réclamera de plus en plus de travailleurs hautement qualifiés ? Le graphique 2 (CEDEFOP, 2012b) semble le laisser croire. Il représente l’évolution de l’emploi européen, selon les niveaux de qualification des travailleurs, pour les vingt dernières années, ainsi que la projection de cette évolution pour la décennie à venir.

 Graphique 2 : Evolution de la structure des emplois, selon le niveau de qualification des travailleurs

JPEG - 38.8 ko (Source : CEDEFOP, 2012b)

A première vue, le constat est sans appel : la part des travailleurs hautement qualifiés a augmenté, passant de 22,3% à 29,8% entre 2000 et 2010, et augmentera encore, jusqu’à 37% en 2020. Au contraire, le nombre de postes occupés par des travailleurs faiblement qualifiés est en baisse constante : 30,6% en 2000, 23,4% en 2010 et une prévision de 16,4% pour 2020. « Les jeunes n’ayant que peu ou pas de qualification trouveront de plus en plus difficilement un bon emploi » conclut logiquement le CEDEFOP (CEDEFOP, 2012b, p. 12).

On s’étonne donc de lire, dans le même rapport, quelques pages plus loin, que « les prévisions d’évolution de la demande montrent que la plus forte croissance se situera dans les occupations hautement et faiblement qualifiées, avec une croissance plus faible pour les emplois à niveau de qualification intermédiaire » (CEDEFOP, 2012b, p. 29).

Essayons de comprendre : d’un côté, les experts assurent qu’il y a de moins en moins d’emplois pour les travailleurs faiblement qualifiés, de l’autre, ils disent que les emplois à faible niveau de qualification sont en forte croissance. Où est la faille ? Il se trouve que le graphique ci-dessus ne porte pas sur les niveaux de formation que nécessitent les emplois (du fait de leur technicité, de leur complexité, de leur spécialisation plus ou moins importante), mais bien sur les niveaux effectifs de qualification de la main d’œuvre occupée. Lorsqu’on emploie moins de travailleurs peu qualifiés, cela ne signifie pas forcément que le niveau de qualification requis par les emplois augmente. Cela peut aussi signifier qu’on utilise des travailleurs qualifiés dans des emplois qui ne réclament pas leur qualification, soit parce qu’il y a sur le marché du travail un excédent de travailleurs qualifiés, soit parce qu’il y a un déficit de travailleurs peu qualifiés.

 Polarisation des emplois

Dès la fin des années 1970, certains auteurs ont commencé à relever une segmentation du marché de l’emploi avec, d’un côté, un nombre limité de postes de techniciens de haut niveau dans l’industrie, très rémunérateurs, exigeant une formation supérieure de spécialiste, et, de l’autre, des offres de plus en plus nombreuses d’emplois peu rémunérateurs, demandant peu de qualifications, dans des secteurs de services en expansion tels que les établissements de restauration rapide, les supermarchés et les grandes surfaces (Coomb, 1989, p. 10). Cette « polarisation » du marché du travail a été confirmée dans les décennies suivantes et est aujourd’hui largement acceptée et bien décrite. « Au cours des dernières décennies », note des chercheurs du CEDEFOP, « un certain consensus a été atteint dans la littérature sur le fait qu’à côté d’une tendance générale à l’expansion des emplois hautement qualifiés on note une polarisation du marché du travail dans la plupart des économies développées » (Ranieri et Serafini, 2012, p.49).

David Autor, l’un des spécialistes américains du sujet, a publié en 2010 une étude intitulée « The Polarization of Job Opportunities in the U.S. Labor Market ». Il y présente le très intéressant graphique 3.

Graphique 3 : Evolution de la structure des emplois aux USA
JPEG - 65.1 ko (Source : Autor, 2010)

Sur l’axe horizontal, les emplois sont classés par centiles, selon le niveau de qualification qui y est requis : à gauche les emplois non ou peu qualifiés, à droite les emplois hautement qualifiés. L’axe vertical indique la croissance (ou la décroissance) de l’emploi, en pour cent (aux États-Unis). Les trois courbes correspondent grosso modo aux trois décennies écoulées depuis 1979. Que constate-t-on ? Au cours des années 80, l’évolution correspond à la rhétorique courante sur la « société de la connaissance » : croissance de l’emploi qualifié, décroissance de l’emploi non qualifié. La décennie suivante est celle de la « polarisation » du marché du travail : la courbe se creuse car on perd surtout des emplois dans les niveaux de qualification intermédiaires, alors que l’emploi hautement qualifié continue d’exploser et que l’emploi très faiblement qualifié connaît une croissance modeste. Enfin, dans les années 2000, la courbe présente une forte croissance dans les emplois faiblement qualifiés alors que l’emploi commence à stagner dans les hautes qualifications (Autor, 2010, p.3).

En Europe, une même évolution semble se faire jour, bien qu’avec un peu de retard sur les États-Unis : « alors que la part des occupations intensives en savoirs et en aptitudes a constamment augmenté entre 1970 et 2000, on note une nette polarisation des emplois depuis la fin des années 1990 » constatent les chercheurs du CEDEFOP (Ranieri et Serafini, 2012, p.53). Entre 2000 et 2008, le nombre de travailleurs dans les « emplois élémentaires » s’est accru de 3,9 millions, présentant l’un des taux de croissance les plus élevés (+22%), presque au même niveau que celui d’emplois très hautement qualifiés, et loin au-dessus du taux de croissance moyen (10%) (CEDEFOP, 2011, p.20).

Graphique 4 : Evolution des emplois par niveau de qualification (UE-27). Indice 2000 = 100
JPEG - 72.3 ko (Source : CEDEFOP, 2011)

Le CEDEFOP reconnaît que cette évolution se poursuivra très probablement dans le futur : « la plupart des créations d’emplois se situeront dans les occupations hautement ou faiblement qualifiées, avec des croissances plus faibles dans les occupations requérant des qualifications intermédiaires ». (CEDEFOP, 2012b, p.29).

 Comment l’ordinateur polarise

Pour comprendre l’origine de cette polarisation des niveaux de formation des emplois, il faut nous tourner vers les technologies de l’information et de la communication. Contrairement à une opinion largement répandue, celles-ci ne se substituent pas forcément aux tâches nécessitant peu de qualifications, mais plutôt aux tâches de routine. Il s’agit de tâches suffisamment bien définies, décrites, décomposées... pour qu’elles puissent être traduites en un programme et exécutées par un ordinateur ou sous la commande d’un ordinateur. David Autor : « Les tâches de routine sont caractéristiques des activités cognitives et productives moyennement qualifiées, comme la comptabilité, le travail de bureau ou des tâches de production répétitives. L’essentiel des tâches liées à ces occupations suivent souvent des procédures précises, bien comprises. Dès lors, au fur et à mesure que les technologies de l’information et de la communication progressent en qualité et régressent en prix, ces tâches routinières sont de plus en plus souvent codifiées en logiciels informatiques et réalisées par des machines ou, éventuellement, expédiées sous forme électronique vers des sites étrangers où l’on utilise une main d’œuvre semi-qualifiées bon marché ». (Autor, 2010, p4)

Ces tâches routinières appartiennent souvent à des emplois moyennement qualifiés. En revanche, les tâches non routinières se situent aux deux extrémités de la hiérarchie des emplois. Il s’agit d’une part de tâches abstraites nécessitant des capacités de résolution de problèmes, d’intuition, de persuasion et correspondant à des emplois très hautement qualifiés. Mais aussi de nombreuses tâches « élémentaires », notamment dans le secteur des services qui ne sont pas facil