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Publié : 1er septembre 2013
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Cher Frank Andriat, ton brûlot ne crame pas les bonnes sorcières

Cher Frank, puisque nous n’avons décidément pas pu débattre du fond des choses durant les huit minutes qui nous furent imparties ce dimanche sur RTL, je me résous à mettre sur papier tout le bien que je pense de ton livre. Mais surtout tout le mal car, ainsi que tu nous le rappelles judicieusement dans cet ouvrage, à l’ami comme à l’élève il faut oser dire la vérité, à commencer par ce qui ne va pas. C’est donc à l’ami que j’adresse fermement ces lignes.

Cher Frank,

Ton livre [1], j’ai d’abord cru que j’allais l’adorer. Parce qu’il crie très fort des colères que je partage, parce qu’il hurle des réalités incontournables : la déglingue de notre système éducatif, des programmes par compétences qui négligent les contenus mais imposent aux professeurs des méthodes d’enseignement figées et impraticables, la lourdeur technocratique totalement inutile et contreproductive de l’évaluation par compétences, la confusion entre démocratisation et abaissement des ambitions, la confusion entre gestion du rythme scolaire et diminution du temps d’école, la confusion entre recherche de sens et école ludique, la perte de contrôle sur notre travail, la mise à mal de l’autorité et du respect des enseignants...

Malheureusement, ton regard, si perçant lorsqu’il observe le quotidien de ta vie de professeur, semble souffrir de myopie quand il s’agit de voir au-delà des murs de la classe. Tu oublies soudain que l’école s’inscrit dans un système éducatif global et que celui-ci interagit dans le cadre plus large de mutations sociales, économiques et cultuelles. Cela t’amène à te rabattre sur des boucs émissaires et des cibles trop larges. Et alors, ta plume, que nous aimons acerbe et frondeuse, dérape et devient trop souvent déplaisante, alourdie de lieux communs et inutilement méprisante.

Tel Simplicio qui, dans les Dialogues de Galilée, ne peut se résoudre à dépasser l’apparente évidence de la rotation du Soleil autour d’une terre immobile, ton livre nous enferme dans une vision trop simple du problème de la réussite et de l’échec scolaire : il y a, nous dis-tu, les bons élèves et les mauvais. Point à la ligne. Les bons, ce sont ceux qui comprennent et qui travaillent et que tu verrais bien dans les « bonnes écoles ». Ceux qui ne comprennent pas — parce qu’ils ont reçu de la nature une « intelligence manuelle », estimes-tu — il faut les expédier le plus vite possible dans l’enseignement professionnel. Où ils seront heureux de n’avoir pas à découvrir de l’histoire, de la géo, de la littérature ou des sciences. Quant à ceux qui ne veulent pas travailler, tu proposes de leur réserver des écoles « moins exigeantes ».

Si je voulais être méchant, je dirais que c’est évidemment bien pratique de n’avoir jamais à se demander comment faire pour amener à la compréhension ceux qui ne comprennent pas encore, de ne pas devoir faire travailler ceux qui n’ont pas envie de travailler, de n’avoir pas à motiver ceux qui n’ont pas reçu au berceau un rapport positif à l’école. Plus besoin de s’interroger sur la façon dont on enseigne puisque les malins et les travailleurs réussiront toujours et que les autres ne seront plus dans nos classes de l’enseignement secondaire général. L’ennui, c’est qu’on n’aurait plus besoin de nous deux. On pourrait avantageusement nous remplacer par une émission de C’est pas sorcier ou un beau documentaire historique.

Mais je ne serai pas méchant au point d’écrire cela, car je sais que l’auteur de Vocation Prof est un passionné de l’enseignement, qui s’acharne à donner du sens, à motiver, à faire travailler et à forcer la compréhension même chez les plus récalcitrants. Ce n’est pas pour toi ni tes élèves que je m’inquiète, Frank, c’est pour ceux qui prendraient ton dernier livre un peut trop à la lettre...

Car à aucun moment tu n’y fais mine de poser la question suivante : pourquoi diable les « bons » élèves se recrutent-ils si majoritairement dans les milieux les plus favorisés et pourquoi ceux qui « ne comprennent pas » ou « ne travaillent pas » proviennent-ils si souvent des classes populaires ? Faut-il donc considérer qu’ils sont « naturellement » dotés d’une intelligence inférieure — ou, si tu préfères, « exclusivement manuelle ». Il se trouve que cette thèse, chère aux partisans du darwinisme social, a été totalement discréditée par la recherche en biologie et en psychologie. Je n’affirmerai pas qu’il ne puisse exister quelque chose comme la bosse des maths ; mais si elle existe il est certain qu’elle devrait se retrouver en proportions égales dans toutes les classes sociales. Or, à 15 ans, 82% des élèves du premier décile socio-économique (les plus pauvres) affichent des performances PISA en math médiocres (sous la moyenne de 500 points), contre seulement 27% des élèves du décile supérieur (les plus riches).

On est donc en droit de se demander ce que l’école pourrait faire pour éviter d’être ainsi un vecteur de la reproduction sociale. A cette question ton livre n’apporte malheureusement aucune réponse. Tu te contentes d’énumérer tout ce qui, selon toi, ne marche pas, c’est-à-dire à peu près tout ce qui été essayé. Et souvent tu n’as pas tort, par exemple quand tu dis qu’il ne faut surtout pas abaisser les objectifs d’enseignement au nom de la démocratisation. J’écrivais moi-même récemment que « l’émancipation intellectuelle et culturelle des enfants du peuple n’est pas mieux servie par la médiocrité généralisée que par la ségrégation sociale » [2].

Mais ne penses-tu pas que si ce crédo devait nous tenir lieu de seule politique éducative, ce serait un peu court ? N’y aurait-il donc rien à apprendre de la comparaison des systèmes éducatifs de différents pays ? Le fait, par exemple, que l’inégalité sociale dans l’enseignement soit très fortement corrélée avec le degré de liberté de choix des parents ne compte-t-il que pour du beurre ? Le fait que notre enseignement francophone soit à la fois le plus inégalitaire et le moins performant en moyenne, cela ne titille-t-il pas notre réflexion ? Le fait que toutes les études démontrent une forte relation entre l’encadrement dans les premières années d’école et le niveau de réussite et d’équité de l’enseignement, on s’en fiche ?

Les tentatives de démocratisation ont échoué ? C’est donc que les idées qui les sous-tendaient étaient fausses, décides-tu, avant de libérer ta colère sur tout ce que le monde compte de pédagogues, de didacticiens et autres praticiens des sciences de l’éducation. Mon cher Frank, je pense qu’avant d’écrire, tu aurais été bien inspiré de te plonger un peu dans la littérature produite par ces sciences. Tu aurais constaté à quel point les avis y sont diversifiés et même souvent opposés. Par exemple, sur la question des compétences, le congrès de l’ADMEE [3] en janvier dernier a dévoilé des points de vue extrêmement divergents parmi les chercheurs en pédagogie, allant du rejet d’un « concept dépourvu de base théorique » jusqu’à la certitude aveugle que tout l’enseignement devrait reposer sur les compétences « transversales ». Sincèrement, ta critique en bloc de tous les pédagogues ne tient pas la route et, d’ailleurs, les thèses de Frank Andriat ne sont-elles pas aussi des thèses pédagogiques ?

Il se trouve que les responsables politiques choisissent, parmi les propositions des chercheurs en sciences de l’éducation, celles qui conviennent à leurs propres objectifs : réduire les dépenses budgétaires, contenter les électeurs-parents ou les électeurs-enseignants, favoriser les réseaux amis, préserver la paix sociale, assurer la garderie des enfants, éviter d’avoir demain des citoyens trop intelligents, les endoctriner dans le respect des institutions et surtout répondre aux demandes du marché du travail.

En t’enfermant dans la vision étroite de responsables politiques obéissant aveuglément à la « pensée unique » du monde pédagogique, tu t’es mis dans l’impossibilité de comprendre que les nombreuses réformes que tu contestes (et pas toujours sans raison) n’ont pas toutes échoué pour le même motif. Le rénové a été sabordé par les mesures d’austérité des années 80 ; la prolongation du tronc commun était vouée à l’échec dès le départ, faute de mesures visant à renforcer les programmes et l’encadrement dans l’enseignement primaire ; le décret missions est un vulgaire recueil de lieux communs ; les décrets Arena, Dupont et Simonet sur les inscriptions scolaires échouent par manque de courage : il eut fallu une politique d’inscription beaucoup plus directive, dès l’enseignement fondamental et en fusionnant les réseaux qui sont l’un des catalyseurs essentiels du marché scolaire.

Quant à la réforme de l’approche par compétences, ce serait une grave erreur de croire qu’il s’agissait d’une vision imposée par « la pédagogie » aux politiques. Elle a au contraire été imposée au monde pédagogique belge par les mondes politique et économique, en particulier le jour où Elio Di Rupo, ministre de l’Enseignement, au retour d’une réunion de l’OCDE, a convoqué les responsables des départements universitaires en sciences de l’éducation et leur a dit en substance : désormais on nous demande de travailler par compétences, car l’OCDE a identifié dans l’approche par compétences le moyen idéal d’adapter notre main d’oeuvre à un marché du travail de plus en plus flexible, instable et polarisé.

Voilà le coeur de ce que ton livre a omis de nous raconter : si l’école semble en déglingue, ce n’est pas parce qu’elle a été abandonnée aux méchants « pédagos » ; ni parce que les profs seraient incompétents, comme le jugent d’autres auteurs. Mais bien parce que l’école s’adapte lentement mais sûrement aux attentes de la société où elle opère. Cette société porte un nom : capitalisme. Jadis, celui-ci a eu besoin de l’école pour re-socialiser une classe ouvrière abrutie par le machinisme, puis il l’a chargée d’endoctriner ces mêmes ouvriers à l’ère des révolutions et des guerres entre grandes puissances, ensuite il lui a demandé de sélectionner « les plus méritants » des enfants du peuple afin de répondre à l’augmentation de la demande en main d’oeuvre qualifiée, enfin il l’a utilisée pour trier cette main d’oeuvre dans les filières générale, technique et professionnelles tout en assurant la préservation des privilèges de classe des enfants de la bourgeoisie. Aujourd’hui le capitalisme attend de l’école qu’elle forme d’abord la grande masse de travailleurs peu instruits mais « compétents », c’est-à-dire flexibles et adaptables, capables de passer rapidement d’un hamburger job à l’autre. Quant aux autres, aux enfants des élites sociales, leurs parents finiront toujours bien par se débrouiller pour leur assurer un autre niveau d’instruction. Voilà pourquoi l’école a changé. Certains pédagogues ont contribué sciemment ou inconsciemment à cette déglingue, c’est vrai. Mais d’autres ont tenté et tentent encore d’y résister.

Quand notre journaliste RTL, Dominique Demoulin, t’a demandé s’il fallait en revenir à l’école de jadis, tu as répondu non. C’est malheureusement pourtant bien l’impression que donne ton ouvrage, dès les premières lignes : « Au commencent était le maître et sa mission était claire... ». La nostalgie du passé est présente à toutes les pages et tu en viens même à regretter que les écoles ne puissent plus sélectionner purement et simplement leurs élèves. N’y a-t-il donc rien d’autre à proposer que ce retour au passé ?

Je sais, pour avoir discuté avec toi avant l’émission, que le fond de nos positions n’est pas si éloigné et que, lors de la rédaction de ce pamphlet, ta verve t’a parfois entraîné au-delà de ton coeur et de ta raison. Mais face à l’offensive de destruction de l’école engagée par ceux qui ne pensent l’éducation qu’en fonction des besoins de l’économie, il est important que nous gardions vivante la flamme d’une vision émancipatrice et humaniste de l’école ; il est important que nous disions haut et fort notre conviction que les enfants du peuple sont autant capables d’étudier l’histoire et la philo, la physique et les maths, que les enfants des élites sociales, qu’ils en ont d’ailleurs autant besoin même s’ils seront éboueurs et pas ingénieurs ; il est important que nous proposions des réformes audacieuses allant dans le sens de cette école démocratique et émancipatrice, des réformes qui ne peuvent se réduire à la glorification du passé.

Tous les brûlots ne sont pas salutaires, Frank. Le tien a un peu trop l’odeur du bûcher, où l’on élimine les « sorcières » pédagogiques, pendant que le seigneur, responsable du massacre des enfants, nous observe tous du haut de son donjon...


[1] Frank Andriat, Les profs au feu et l’école au milieu, Renaissance du Livre, 2013.

[3] Association pour le Développement des Méthodes d’Evaluation en Education

Voir en ligne : http://www.skolo.org/spip.php++cs_INTERRO++artic...