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Publié : 29 août 2016
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Zapatisme et internationalisme

Sud éducation adhère à la Sixième déclaration de la Forêt Lacandone

En 2005, 20 ans après la naissance de l’organisation, et 10 ans après le soulèvement en armes au Chiapas (Mexique), les zapatistes ont appelé largement à signer leur Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone.

Le 21 décembre 2012, les zapatistes, qui poursuivent en toute discrétion leur lutte pour l’autonomie, la démocratie, la liberté et la justice, se sont à nouveau manifestés aux yeux du monde. Le jour de la soi-disant « fin du monde », 40 000 zapatistes ont défilé en silence absolu dans 5 des principales villes du Chiapas, en passant tou-tes sur une estrade : pas de tribune réservée à certain-es, pas de leader, tou-tes les zapatistes décident de leur destin. Après les passe-montagnes pour être reconnus, le silence pour être entendu...

Le 30 décembre 2012, les zapatistes annoncent qu’ils souhaitent réactiver leur réseau national et international dans le cadre de la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone. Après la publication d’une série de textes début 2013 (« Eux et nous »), ils ont invité les organisations et personnes de leur réseau à participer à la « Petite École », l’école de la liberté selon les Zapatistes. SUD éducation et Solidaires y ont été invitées et ont participé à une des trois sessions en 2013. Pendant une semaine, des milliers de personnes ont pu partager le quotidien des zapatistes dans leurs communautés et ainsi apprendre comment ils et elles construisent l’autonomie dans la résistance.

Contre l’exploitation, la résistance

Ce texte présente leur analyse de la situation actuelle : « nous disons que la globalisation néolibérale est une guerre de conquête du monde, une guerre mondiale, une guerre que fait le capitalisme pour dominer mondialement. (…) le capitalisme de la globalisation néolibérale se fonde sur l’exploitation, le pillage, le mépris et la répression contre ceux qui ne se laissent pas faire. C’est-à-dire comme avant, mais maintenant globalisé, mondial. »
« Mais ce n’est pas si facile pour la globalisation néolibérale, parce que les exploités de chaque pays ne se laissent pas faire et ne se résignent pas, mais se rebellent ; (…) comme il y a une globalisation néolibérale, il y a une globalisation de la rébellion. (…) nous voyons que dans notre pays, il y a beaucoup de gens qui ne se laissent pas faire, qui ne se rendent pas, qui ne se vendent pas. Autrement dit, des gens dignes. »

Pour une autre politique

Il s’agit d’une déclaration qui s’adresse aussi à nous, syndicats de transformation sociale. Cette déclaration affirme notamment : « Dans le monde, nous allons davantage fraterniser avec les luttes de résistance contre le néolibéralisme et pour l’humanité. Et nous allons soutenir, bien que ce soit peu de chose, ces luttes. Et nous allons, dans le respect mutuel, échanger nos expériences, histoires, idées, rêves. Nous avançons vers la démocratie, la liberté et la justice pour ceux à qui elles sont niées. Nous avançons avec une autre politique, pour un programme de gauche et pour une nouvelle constitution. »

L’appel de cette Déclaration résonne ici et là-bas : « Nous demandons aux hommes et aux femmes qui ont une bonne pensée dans leur cœur, qui sont d’accord avec notre parole et qui n’ont pas peur, ou qui ont peur mais qui se contrôlent, qu’ils déclarent publiquement s’ils sont d’accord avec cette idée que nous déclarons et nous allons ainsi voir tout de suite avec qui et comment et où et quand va se faire ce nouveau pas dans la lutte. »

Sud éducation adhère à la Sixième Déclaration

La Sexta a permis aux résistances et aux luttes anticapitalistes au Mexique de se rencontrer et de se mettre en réseau. Ce réseau se structure surtout autour du Conseil National Indigène et mène des luttes contre la répression et pour la libération des prisonniers. Un réseau international existe, essentiellement autour des collectifs de solidarité en Europe et de syndicats tels que la CGT espagnole et la CNT en France, mais reste fragile. Les communautés zapatistes poursuivent leur lutte pour leur autonomie et, dans un contexte de recrudescence du harcèlement et de la répression, nous avons besoin, plus que jamais, d’être unis et solidaires.
Dans la continuité du travail déjà engagé auprès des zapatistes, SUD Éducation rejoint ce réseau international de lutte en adhérant, en tant qu’organisation syndicale, à la Sixième Déclaration internationale.

Annexe

Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone

ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE. MEXIQUE

Ceci est notre parole simple qui cherche à toucher le cœur des gens modestes et simples comme nous, mais aussi comme nous, dignes et rebelles. Ceci est notre parole simple pour parler de ce qui a été notre parcours et où nous nous trouvons aujourd’hui, pour expliquer comment nous voyons le monde et notre pays, pour dire ce que nous pensons faire et comment nous pensons le faire, et pour inviter d’autres personnes à marcher avec nous dans quelque chose de très grand qui s’appelle Mexique et quelque chose de plus grand encore qui s’appelle monde. Ceci est notre parole simple pour faire savoir à tous les cœurs qui sont honnêtes et nobles, ce que nous voulons au Mexique et dans le monde. Ceci est notre parole simple, parce que c’est notre idée d’appeler ceux qui sont comme nous et nous unir à eux, où qu’ils vivent et luttent.

I. CE QUE NOUS SOMMES
Nous sommes les zapatistes de l’EZLN, bien qu’on nous appelle aussi "néo-zapatistes". Bon, eh bien nous les zapatistes de l’EZLN nous avons pris les armes en janvier 1994 parce que nous avons vu qu’il y en avait assez de tant de malveillances des puissants, qui ne font que nous humilier, nous voler, nous emprisonner, et nous tuer, et que personne ne dit ni ne fait rien. C’est pour ça que nous avons dit "¡Ya Basta !" (Ça suffit), autrement dit que nous n’allons plus permettre qu’ils nous amoindrissent et nous traitent pire que des animaux. Et ainsi, nous avons aussi dit que nous voulons la démocratie, la liberté et la justice pour tous les Mexicains, bien que nous nous soyons concentrés sur les peuples indiens. Parce qu’il se trouve que nous l’EZLN, sommes presque tous de purs indigènes d’ici, du Chiapas, mais nous ne voulons pas lutter seulement pour notre bien ou seulement pour le bien des indigènes du Chiapas, ou seulement pour les peuples indiens du Mexique, mais que nous voulons lutter ensemble avec tous ceux qui sont modestes et simples comme nous et qui ont de grands besoins et qui souffrent de l’exploitation et des vols des riches et de leurs mauvais gouvernements ici dans notre Mexique et dans d’autres pays du monde.
Et alors notre petite histoire est que nous nous sommes fatigués de l’exploitation des puissants et ainsi nous nous sommes organisés pour nous défendre et pour lutter pour la justice. Au début nous ne sommes pas beaucoup, à peine quelques-uns allant d’un côté à l’autre, parlant et écoutant d’autres personnes comme nous. C’est ce que nous avons fait pendant de nombreuses années et nous l’avons fait en secret, sans faire de raffut. Autrement dit, nous avons uni notre force en silence. Nous avons passé à peu près dix ans comme ça, et après nous avons grandi et nous étions déjà plusieurs milliers. Alors nous nous sommes bien préparés avec la politique et les armes, et soudain, quand les riches fêtaient le nouvel an, eh bien nous les avons rejoints dans leurs villes et nous les avons prises, et nous leur avons dit à tous que nous sommes là, qu’ils doivent nous prendre en compte. Et alors les riches ont eu la peur de leur vie et nous ont envoyé leurs grandes armées pour nous achever, comme ils le font toujours quand les exploités se rebellent, et qu’ils les font tous disparaître. Mais ils ne nous ont pas achevés, parce que nous nous sommes très bien préparés avant la guerre et nous sommes entraînés dans nos montagnes. Et là-bas les armées nous cherchaient et nous envoyaient leurs bombes et balles, et ils étaient déjà en train de faire leurs plans de tuer une fois pour toutes tous les indigènes parce qu’ils ne distinguent pas les zapatistes des autres. Et nous, courant et combattant, combattant et courant, comme l’ont fait nos ancêtres. Sans nous donner, sans nous rendre, sans nous dérouter.
Et c’est alors que les gens des villes sont descendus dans les rues et ont commencé avec leurs clameurs pour que la guerre s’arrête. Et alors nous avons arrêté notre guerre et les avons écoutés, ces frères et sœurs de la ville, qui nous disent d’essayer de trouver un arrangement, enfin, un accord avec les mauvais gouvernements pour que le problème soit résolu sans massacre. Et nous avons tenu compte des gens, parce que ces gens sont comme on dit "le peuple", enfin, le peuple mexicain. Ainsi nous avons mis de côté le feu et nous avons fait sortir la parole.
Et il se trouve que les gouvernements ont dit que oui, ils vont bien se conduire et vont dialoguer et vont faire des accords et vont tenir ces promesses. Et nous avons dit que c’était bien, mais nous avons aussi pensé que c’était bien de connaître ces gens qui sont descendus dans les rues pour arrêter la guerre. Alors, pendant que nous étions en train de dialoguer avec les mauvais gouvernements, nous avons aussi parlé à ces personnes et nous avons vu que la majorité était des gens modestes et simples comme nous, et nous avons bien compris pourquoi nous luttions, eux et nous. Et à ces gens nous les avons appelés "société civile" parce que la majorité n’était pas de gens de partis politiques, mais étaient des gens comme ça, courants et ordinaires, comme nous, des gens simples et modestes.
Mais il se trouve que les mauvais gouvernements ne voulaient pas de bon arrangement, et c’était seulement une ruse de dire que nous allions parler et trouver un accord, et ils préparaient leurs attaques pour nous éliminer une fois pour toutes. Et alors ils nous ont attaqués plusieurs fois, mais ils ne nous ont pas vaincus parce que nous avons bien résisté et beaucoup de gens dans le monde entier se sont mobilisés. Et alors les mauvais gouvernements ont pensé que le problème est que beaucoup de gens voient ce qui se passe avec l’EZLN, et ont commencé à faire comme s’il ne se passait rien. Et pendant ce temps-là, il nous encerclaient, nous assiégeaient, et ont attendu que, comme de fait nos montagnes sont isolées, les gens oublient parce que la terre zapatiste est lointaine. Et régulièrement, les mauvais gouvernements nous ont mis à l’épreuve, ont essayé de nous mentir ou nous ont attaqués, comme en février 1995 quand ils nous ont envoyé une grande quantité d’armées mais ne nous ont pas vaincus. Parce que, comme ils disent parfois, nous n’étions pas seuls et beaucoup de gens nous ont soutenus et nous avons bien résisté.
Et ainsi les mauvais gouvernements ont dû passer des accords avec l’EZLN, et ces accords s’appellent “Accords de San Andrés” parce que “San Andrés” est le nom de la commune où ont été signés ces accords. Et dans ces discussions nous n’étions pas tout seuls à parler avec le mauvais gouvernement, mais nous avons invité beaucoup de gens et d’organisations qui étaient ou sont en lutte pour les peuples indiens du Mexique, et tous avaient la parole et tous ensemble nous avons convenu de ce que nous allions dire aux mauvais gouvernements. Et ainsi a été ce dialogue, où ne se trouvaient pas seulement les zapatistes d’un côté et les gouvernements de l’autre, sinon qu’avec les zapatistes se trouvaient les peuples indiens du Mexique et ceux qui les soutiennent. Et alors dans ces accords, les mauvais gouvernements ont dit que oui, ils allaient reconnaître les droits des peuples indiens du Mexique et respecter leur culture, et en faire une loi dans la Constitution. Mais après avoir signé, les mauvais gouvernements ont fait comme s’ils avaient oublié et plusieurs années sont passées et ces accords n’ont jamais été respectés. Au contraire, le gouvernement a attaqué les indigènes pour qu’ils reculent dans la lutte, comme le 22 décembre 1997, date à laquelle Zedillo a fait assassiner quarante-cinq hommes, femmes, anciens et enfants dans le village du Chiapas qui s’appelle ACTEAL. Ce crime atroce ne s’oublie pas si facilement et c’est une preuve de la façon dont les mauvais gouvernements n’hésitent pas à attaquer et assassiner ceux qui se rebellent contre les injustices. Et pendant que tout cela survient, nous les zapatistes nous faisions tout pour que les accords soient respectés, en résistant dans les montagnes du Sud-Est mexicain. Et alors nous avons commencé à parler avec les autres peuples indiens du Mexique et leurs organisations et nous avons décidé avec eux que nous allions lutter ensemble pour la même chose, c’est-à-dire pour la reconnaissance des droits et de la culture indigènes. Et bon, nous ont aussi soutenus beaucoup de gens du monde entier et des personnes qui sont très respectées, dont la parole est très importante parce que ce sont de grands intellectuels, artistes, scientifiques du Mexique et du monde entier. Et nous avons aussi fait des rencontres internationales, où nous nous sommes réunis pour discuter avec des personnes d’Amérique et d’Asie et d’Europe et d’Afrique et d’Océanie, et nous avons connu leurs luttes et leurs manières d’agir, et nous avons dit que c’était des rencontres “intergalactiques” seulement pour être drôles et parce que nous avons aussi invité ceux qui viennent d’autres planètes mais il semble qu’ils ne soient pas arrivés ou peut-être qu’ils sont arrivés mais ne l’ont pas dit clairement.
Mais de toute façon les mauvais gouvernements ne tenaient pas leurs promesses et nous avons alors planifié de parler avec beaucoup de Mexicains pour qu’ils nous soutiennent. Et donc nous avons d’abord fait, en 1997, une marche sur Mexico qui s’appelait "des 1,111" parce qu’y allait un compagnon ou une compagne de chaque village zapatiste, mais le gouvernement n’y a pas prêté attention. Puis, en 1999, nous avons fait une consultation dans tout le pays et on a vu que la majorité était d’accord avec les réclamations des peuples indiens, mais les mauvais gouvernements n’y ont pas non plus prêté attention. Et enfin, en 2001, nous avons fait ce qui s’est appelé "la marche pour la dignité indigène" qui a reçu un grand soutien de millions de Mexicains et d’autres pays, et est arrivée jusqu’aux députés et sénateurs, c’est-à-dire au Congrès de l’Union, pour exiger la reconnaissance des indigènes mexicains.
Mais finalement non, les politiques du parti PRI, du parti PAN et du parti PRD se sont mis d’accord entre eux et n’ont tout simplement pas reconnu les droits et la culture indigènes. C’était en avril 2001 et là les politiques ont démontré clairement qu’ils n’avaient aucune décence et sont insolents, qu’ils ne pensent qu’à gagner leur bon argent en mauvais gouvernants qu’ils sont. Cela il faut s’en souvenir parce que vous allez voir qu’ils vont dire maintenant que oui, ils vont reconnaître les droits indigènes, mais c’est un mensonge pour que l’on vote pour eux, mais ils ont eu leur opportunité et ils n’ont pas tenu leur parole.
Et ainsi nous avons vu clairement que le dialogue et la négociation avaient été vains avec les mauvais gouvernements du Mexique. Autrement dit que ça ne sert à rien de parler avec les politiques parce que ni leur cœur ni leur parole ne sont loyaux, mais vicieux et menteurs, ne tenant pas leurs promesses. Ainsi, le jour où les politiques du PRI, PAN et PRD ont approuvé une loi qui ne sert à rien, ils ont démoli une fois pour toutes le dialogue et dit clairement que ce qu’ils accordaient et signaient n’avait pas d’importance parce qu’ils n’avaient pas de parole. Et alors nous n’avons plus pris contact avec les pouvoirs fédéraux parce que nous avons compris que le dialogue et la négociation avaient échoué à cause de ces partis politiques. Nous avons vu qu’ils se moquaient du sang, de la mort, de la souffrance, des mobilisations, des consultations, des efforts, des déclarations nationales et internationales, des rencontres, des accords, des signatures, des compromis. De cette manière, la classe politique n’a pas seulement fermé la porte, une fois de plus, aux peuples indiens, elle a aussi donné un coup fatal à la solution pacifique, discutée et négociée de la guerre. Et on ne peut plus croire non plus qu’ils tiennent leur promesse sur les accords obtenus avec qui que ce soit. Ceci pour que vous voyiez et compreniez ce qui nous est arrivé.
Et alors nous avons vu tout ça et nous avons pensé dans nos cœurs à ce que nous allions faire. Et la première chose que nous avons vue c’est que notre cœur n’est plus comme avant, quand nous avons commencé notre lutte, mais qu’il était plus grand parce que nous avons touché le cœur de beaucoup de gens généreux. Et nous avons aussi vu que notre cœur était plus abîmé, plus blessé. Et non pas blessé par la tromperie des mauvais gouvernements, mais parce que quand nous avons touché les cœurs des autres, nous avons aussi touché leurs douleurs. Comme si nous nous étions vus dans un miroir.

II. OÙ NOUS EN SOMMES MAINTENANT
Alors, comme zapatistes que nous sommes, nous avons pensé qu’il ne suffisait pas d’arrêter de dialoguer avec le gouvernement, mais qu’il était nécessaire de continuer la lutte malgré ces parasites fainéants de politiques. L’EZLN a donc décidé la mise en application, seule et de son côté (comme on dit "unilatérale" parce que d’un seul côté), des Accords de San Andrés à propos des droits et de la culture indigènes. Pendant quatre ans, de mi-2001 à mi-2005, nous nous sommes consacrés à ça et à d’autres choses que nous allons vous dire.
Bon, nous avons donc commencé à mettre en place les communes autonomes rebelles zapatistes, ce qui est la manière dont se sont organisés les villages pour gouverner et se gouverner, pour se rendre plus forts. Ce mode de gouvernement autonome n’a pas été inventé comme ça par l’EZLN, puisqu’il provient de plusieurs siècles de résistance indigène et de la propre expérience zapatiste, et c’est comme un auto-gouvernement des communautés. Autrement dit, personne ne vient de l’extérieur pour gouverner, mais les villages eux-mêmes décident, entre eux, qui gouverne et comment, et si ce dernier n’obéit pas, il est écarté. C’est-à-dire que si celui qui dirige n’obéit pas au village, on le renvoie, il perd son autorité et quelqu’un prend sa place.
Mais alors nous avons vu que les communes autonomes n’étaient pas à égalité, mais que certaines étaient plus avancées et avaient plus de soutien de la société civile, et d’autres étaient plus isolées. Il fallait donc s’organiser pour que ce soit plus juste. Et nous avons aussi vu que l’EZLN avec sa partie politico-militaire se mêlait de décisions qui concernaient les autorités démocratiques, comme on dit "civiles". Et le problème c’est que la partie politico-militaire de l’EZLN n’est pas démocratique, parce que c’est une armée, et nous avons vu que ce n’était pas bien que le militaire soit en haut, et le démocratique en bas, parce que ce qui est démocratique ne doit pas se décider militairement, mais ce doit être l’inverse : autrement dit qu’en haut, le politique démocratique décide et en bas, le militaire obéit. Ou peut-être que c’est mieux qu’il n’y ait rien en bas mais que tout soit bien à plat, sans militaire, et c’est pour ça que les zapatistes sont des soldats, pour qu’il n’y ait pas de soldats. Bon, mais alors, pour ce problème, ce que nous avons fait a été de commencer à séparer ce qui est politico-militaire de ce que sont les formes d’organisations autonomes et démocratiques des communautés zapatistes. Et ainsi, des actions et des décisions qui avant étaient faites et prises par l’EZLN, sont passées petit à petit aux mains des autorités élues démocratiquement dans les villages. Bien sûr que c’est facile à dire, mais dans la pratique c’est compliqué, parce ce sont de nombreuses années, d’abord de préparation de la guerre, ensuite de guerre elle-même, et on s’habitue au politico-militaire. Mais quoi qu’il en soit nous l’avons fait parce que c’est notre manière de faire ce que l’on dit, parce que sinon, pourquoi va-t-on dire quelque chose que nous ne faisons pas ensuite.
C’est ainsi que sont nées les Assemblées de Bon Gouvernement, en août 2003, et avec elles on a continué avec l’auto apprentissage et l’exercice du "diriger en obéissant".
Depuis, et jusqu’à mi-2005, la direction de l’EZLN n’a plus donné d’ordres sur les questions civiles mais a accompagné et soutenu les autorités élues démocratiquement par les peuples, et, en plus, a surveillé qu’on informait bien les populations et la société civile nationale et internationale des soutiens reçus et à quoi ils étaient utilisés. Et maintenant, nous transférons le travail de vigilance du bon gouvernement aux bases de soutien zapatistes, sous la forme de charges temporaires avec un roulement, de manière à ce que tous et toutes apprennent et effectuent cette tâche. Parce que nous pensons qu’un peuple qui ne surveille pas ses dirigeants est condamné à être esclave, et nous nous battons pour être libres, pas pour changer de maître tous les six mois.
L’EZLN, pendant ces 4 ans, a aussi fourni aux Assemblées de Bon Gouvernement et aux Communes Autonomes les soutiens et les contacts qui, dans tout le Mexique et le monde entier, ont été obtenus pendant ces années de guerre et de résistance. De plus, pendant ce temps, l’EZLN a constitué un soutien économique et politique qui permet aux communautés zapatistes d’avancer avec moins de difficultés dans la construction de leur autonomie et d’améliorer leurs conditions de vie. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est bien plus que ce qu’il y avait avant le début du soulèvement, en janvier 1994. Si vous regardez une de ces études que font les gouvernements, vous allez voir que les seules communautés indigènes qui améliorent leurs conditions de vie, c’est-à-dire de santé, éducation, alimentation, habitation, ont été celles qui se trouvent en territoire zapatiste, comme nous appelons l’endroit où se trouvent nos peuples. Et tout cela a été possible grâce aux progrès des peuples zapatistes et le soutien très important qui a été reçu de personnes généreuses et nobles, que nous appelons "sociétés civiles", et de leurs organisations du monde entier. Comme si toutes ces personnes avaient rendu réelle l’idée qu’un "autre monde est possible", mais dans les faits, pas dans les bavardages.
Et alors les peuples ont eu de bonnes avancées. Maintenant il y a plus de compagnons et de compagnes qui apprennent à gouverner. Et bien que, petit à petit, plus de femmes prennent ces fonctions, on manque encore de respect pour les compagnes et elles devraient participer plus aux tâches de la lutte. Avec les Assemblées de Bon Gouvernement aussi, la coordination entre les communes autonomes et la résolution de problèmes avec d’autres organisations et avec les autorités gouvernementales officielles se sont améliorées. Il y a aussi eu des progrès dans les projets des communautés, et la répartition des projets et des soutiens de la société civile du monde entier est plus équitable : la santé et l’éducation se sont améliorées bien qu’il en manque encore autant pour arriver à ce que ça doit être, de même pour le logement et l’alimentation ; et dans certaines zones le problème de la terre a bien avancé puisque des terres récupérées aux grands propriétaires ont été réparties, même s’il reste des zones qui continuent de manquer de terres à cultiver. Il y a aussi eu des progrès dans le soutien de la société civile nationale et internationale, parce qu’avant chacun allait où il voulait, et maintenant les Assemblées de Bon Gouvernement les orientent où c’est nécessaire. Et pour les mêmes raisons, il y a partout plus de compagnons et de compagnes qui apprennent à se lier avec les personnes d’autres régions du Mexique et du monde, qui apprennent à respecter et exiger le respect, qui apprennent qu’il y a plusieurs mondes qui ont tous leur place, leur temps, leur manière, et qu’il faut donc se respecter mutuellement entre tous.
Bon, eh bien nous les zapatistes de l’EZLN nous avons consacré ce temps à notre principale force : les peuples qui nous soutiennent. Et ainsi, la situation s’est améliorée, et personne ne peut dire que l’organisation et la lutte zapatistes ont été vaines, puisque même s’ils nous éliminent complètement, notre lutte a servi à quelque chose.
Mais non seulement les peuples zapatistes ont grandi, mais l’EZLN aussi. Parce que ce qui s’est passé pendant ce temps, c’est que des nouvelles générations ont renouvelé toute notre organisation. Elles ont en quelque sorte donné une nouvelle force. Les commandants et commandantes, qui étaient adultes au début du soulèvement en 1994 ont aujourd’hui l’expérience acquise pendant douze ans de guerre et de dialogue avec des milliers d’hommes et de femmes du monde entier. Les membres du CCRI, la direction politique et organisatrice zapatiste, conseillent et orientent maintenant les nouveaux qui vont entrer dans la lutte et ceux qui vont prendre des postes de direction. Il y a déjà un moment que les "comités" (comme on les appelle ici) ont préparé toute une nouvelle génération de commandants et commandantes qui, après une période d’instruction et d’épreuves, commencent à connaître les tâches de gestion de l’organisation et à les accomplir. Et il se trouve aussi que nos insurgés, insurgées, miliciens, miliciennes, responsables locaux et régionaux, tout comme les bases de soutien, qui étaient jeunes au début du soulèvement, sont maintenant des hommes et des femmes mûres, des combattants vétérans, et des leaders naturels dans leurs unités et communautés. Et ceux qui étaient enfants en janvier 94, sont maintenant des jeunes qui ont grandi dans la résistance, et ont été formés pendant ces douze ans de guerre dans la digne rébellion soulevée par leur aînés. Ces jeunes ont une formation politique, technique et culturelle que nous n’avions pas, nous qui avons commencé le mouvement zapatiste. Cette jeunesse alimente aujourd’hui, toujours un peu plus, tant nos troupes que les postes de direction de l’organisation. Et bon, nous tous nous avons vu les mensonges de la classe politique mexicaine et la destruction que ses actions provoquent dans notre patrie. Et nous avons vu les grandes injustices et massacres que provoque la globalisation néo-libérale dans le monde entier. Nous reparlerons de ça après.
Ainsi, l’EZLN a résisté pendant douze ans de guerre, d’attaques militaires, politiques, idéologiques et économiques, de siège, de harcèlement, de persécution, et ils ne nous ont pas vaincus, nous ne nous sommes pas vendus ni rendus, et nous avons avancé. Plus de compagnons de nombreux endroits sont entrés dans la lutte, et ainsi, au lieu de nous affaiblir, après tant d’années, nous sommes devenus plus forts. Bien sûr qu’il y a des problèmes qui peuvent être résolus en séparant plus le politico-militaire du civil-démocratique. Mais il y a des choses, les plus importantes, que sont nos requêtes pour lesquelles nous luttons, qui n’ont pas réussi entièrement.
Selon notre pensée et ce que nous voyons dans notre cœur, nous sommes arrivés à un point au-delà duquel nous ne pouvons pas aller, et, en plus, il est possible que nous perdions tout ce que nous avons en restant où nous sommes et en ne faisant rien pour avancer. Autrement dit l’heure est arrivée de prendre des risques une nouvelle fois et faire un pas dangereux mais qui vaut la peine. Parce que peut-être unis avec d’autres secteurs sociaux qui ont les mêmes insuffisances que nous, il sera possible de trouver ce dont nous avons besoin et que nous méritons. Un nouveau pas en avant dans la lutte indigène n’est possible que si l’indigène s’unit aux ouvriers, paysans, étudiants, enseignants, employés… en fait les travailleurs de la ville et la campagne.

III.- COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE
Maintenant nous allons vous expliquer comment nous, les zapatistes, nous voyons ce qui se passe dans le monde. Eh bien nous voyons que le capitalisme est le plus fort en ce moment. Le capitalisme est un système social, c’est-à-dire une forme selon laquelle dans une société sont organisées les choses et les personnes, et qui distingue ceux qui possèdent de ceux qui ne possèdent pas, ceux qui dirigent et ceux qui obéissent. Dans le capitalisme il y en a certains qui ont de l’argent, c’est-à-dire le capital et les usines et les commerces et les champs et beaucoup de choses, et d’autres qui n’ont rien, seulement leur force et leur savoir pour travailler ; et dans le capitalisme, ceux qui dirigent sont ceux qui ont l’argent et les choses, et ceux qui obéissent sont ceux qui n’ont rien d’autre que leur capacité de travail.
Ainsi le capitalisme signifie qu’il n’y en a que quelques-uns qui ont de grandes richesses, mais pas parce qu’ils ont gagné un prix ou qu’ils ont trouvé un trésor ou qu’ils ont hérité d’un parent, mais parc