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Publié : 29 août 2013
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Les profs au feu et Frank Andriat au milieu

Frank Andriat, professeur depuis 33 ans et écrivain pour la jeunesse, signe un pamphlet contre les pédagogues, les inspecteurs et les ministres de l’enseignement qui, selon lui, ont mené l’école à sa ruine. Les profs au feu et l’école au milieu, accompagné d’un plan médiatique imparable et d’une sortie à-propos, ne pouvait que m’attirer, moi qui avais tant apprécié certains de ses romans destinés aux adolescents. Cependant, c’est avec beaucoup de consternation et de critique que j’ai lu ces dix commandements qui permettent à l’auteur de brosser un portrait de la situation dans laquelle se trouve notre enseignement et de pointer du doigt ceux qu’il pense être les responsables de cet état de fait.

Au premier rang de ces responsables, se trouvent les pédagogues et les didacticiens dont se sont entourés les politiques, souvent incompétents en matière d’enseignement. Les mots pour les qualifier sont assez explicites : « penseurs en chambre », « les E.T. de bureau » , « les didacticiens de salon » , « les têtes de nœud » ,… ces pédagogues, qui ignorent les réalités du terrain, construisent des « théories fumeuses, des impasses qui conduisent le travail de prof et le bonheur d’être prof droit dans le mur ! » . Semblant ignorer que le monde des sciences de l’éducation est traversé de nombreuses lignes de fractures, confondant au passage pédagogie et didactique, l’auteur concède toutefois aux pédagogues une certaine « utilité lorsqu’ils proposent aux enseignants des pistes qui leur permettent de réfléchir à leur métier, pas quand ils imposent leur vision de l’avenir ». Monsieur Andriat pense-t-il vraiment que ce sont les pédagogues qui « imposent » leurs théories ? Ne serait-il pas plus judicieux de mettre en cause le rôle des politiques qui, s’inspirant parfois d’études de pédagogues, les appliquent à tort et à travers [1] ou, pis encore, font mine d’ignorer les études dont ils feraient bien de s’inspirer [2], totalement obnubilés qu’ils sont de mettre l’école au service du marché, d’une part, tout en en réduisant le cout d’autre part (ce qui sert encore le marché).

 Nous constatons quelques symptômes semblables…

Mais ces « pauvres » didacticiens ne sont pas les seuls visés par Frank Andriat. Ainsi, au fil des 121 pages, l’auteur critique, à raison me semble-t-il, la succession de décrets avancés par les différents ministres voulant « faire mieux que leurs prédécesseurs », décrets qui voient le jour sans véritable concertation des professeurs, les premiers concernés. Il aborde également la position difficile de l’enseignant pris en tenaille entre l’inspection et les pédagogues d’un côté et les parents et les élèves de l’autre. Il attaque les nouveaux programmes illisibles remplis de « blabla », l’approche par compétences qui a relégué les savoirs au second plan, la place trop importante laissée aux droits de l’élève qui en oublie ses devoirs…

Enseignants de terrain, nous ne pouvons qu’être d’accord avec lui lorsqu’il aborde des thématiques chères à l’Aped, telles la privatisation de l’école, l’école néolibérale. Dommage qu’il ne tire pas toutes les conséquences de ce constat dans son « analyse » !

 Mais nous sommes à des années-lumière de son analyse

En effet, la lecture de ce livre heurtera tout enseignant et citoyen progressiste. C’est surtout le cas quand Frank Andriat aborde le sujet délicat de l’élève « difficile », l’élève qui ne réussit pas dans le général. Et c’est là qu’est le grand paradoxe de ce livre : d’une part, l’auteur fait mine de dénoncer l’école inégalitaire, l’école à deux vitesses où « la réussite n’appartiendra plus qu’aux nantis » , où seuls « les riches auront les savoirs nécessaires à leur réussite sociale » et, d’autre part, il trouve « inacceptable qu’on interdise à une école de refuser les élèves incapables de suivre son projet d’établissement » et il ajoute que « tout le monde n’est pas beau, tout le monde n’est pas apte à tout » . Mais il ne s’arrête pas là ! Andriat aimerait « pouvoir conseiller à un élève de passer en technique ou en professionnelle sans culpabiliser » , car « ces filières permettent de développer d’autres types d’intelligence que l’intelligence logico-mathématique et l’intelligence verbale mises en valeur dans le général » . Je suppose que Monsieur Andriat aimerait que ces élèves-là puissent développer la fameuse « intelligence de la main » chère à Monsieur Hazette ! [3]

 Andriat, rebelle conservateur

Il continue en faisant la différence entre les « bons et les moins bons élèves qui ne réussissent pas et, à ceux-là, dès l’enfance, il faut expliquer, avec respect et sans le moindre mépris, ce qui ne va pas, il faut leur préciser qu’il existe plusieurs formes d’intelligences » . Dès l’enfance !! Un enfant serait donc catalogué, dès l’enfance, comme « bon » ou « moins bon » élève ! Quel déterminisme dangereux, quelle vision conservatrice de l’enseignement ! Frank Andriat reste donc attaché à un enseignement conçu comme une gare de triage : d’un côté les « bons » élèves destinés à l’enseignement général et, de l’autre, les moins bons élèves destinés à l’enseignement qualifiant. Il passe sous silence que ce tri n’a rien à voir avec un quelconque don pour l’école, mais tout à voir avec la reproduction des inégalités sociales. Et que, dans les faits, il prive bon nombre de jeunes d’une formation générale digne de ce nom, donnant accès à une citoyenneté à part entière. En bon « humaniste » de salon, il pense expliquer cela « avec respect et sans le moindre mépris ». Mais le simple fait d’envisager une telle ségrégation est méprisant ! Nous refusons d’envisager les choses sous cet aspect-là. Une autre école est possible. Nous revendiquons une prise en charge, dès le fondamental, de TOUS les enfants car nous défendons ardemment l’idée que tout enfant est capable, moyennant une scolarité bien financée et bien organisée, d’accéder aux savoirs et aux compétences de l’enseignement général et polytechnique de base. Toute réforme de l’enseignement doit se faire à partir du fondamental. C’est à ce prix-là qu’un vrai tronc commun pourra être établi.

Mais, selon Andriat, que faut-il faire de ces moins bons élèves, ces élèves en difficulté ? Les disperser dans toutes les écoles ? Certainement pas car « ceux qui ne travaillent pas tirent leurs copains vers le bas ». Et c’est d’expérience qu’il parle car il a pu constater que le « décret inscriptions » a transformé son « école multisociale et multiculturelle en école monoculturelle et défavorisée » . Là est le fond du problème ! L’arrivée de ces élèves « difficiles » aurait appauvri son école (l’Athénée Fernand Blum à Bruxelles) !?! Les écoles « deviennent ingérables : plutôt que d’apprivoiser les loups, on les a fait entrer dans les bergeries » ajoute-t-il. La solution serait peut-être de laisser les loups entre eux et les pauvres enseignants qui en auraient la charge – mais pas lui - se débrouiller pour ne pas se faire manger ! Il faudrait orienter ces loups dans des classes homogènes où ils pourraient constituer une belle meute, laissant les bons moutons entre eux. N’est-ce pas là le portrait d’une école à deux vitesses ? Il est vrai que les élèves dits forts progresseront très certainement bien s’ils restent entre eux, mais des recherches [4] ont prouvé que les meilleurs élèves des classes hétérogènes obtiennent les mêmes résultats que les meilleurs élèves des classes dites fortes et qu’il en est de même pour les élèves moyens. Monsieur Andriat ne devrait donc pas voir ces « loups » comme des dangers pour ses « bons » élèves. De plus, l’amalgame entre « élèves en difficulté » et « élèves difficiles » est malhonnête. Nous connaissons tous des élèves en difficulté qui n’ont rien de loups et vice-versa.

En conclusion, « Les profs au feu et l’école au milieu » a certes le mérite de dresser un état des lieux – mais très partiel et partial - de l’enseignement, de pointer du doigt des dysfonctionnements majeurs, mais heurte l’enseignante que je suis quand elle entend parler d’intelligences multiples et d’élèves difficiles qui viennent appauvrir des écoles jadis homogènes. Franck Andriat n’aborde nulle part la nécessité de prendre en charge ces élèves pour leur offrir autre chose qu’un déterminisme bien péremptoire. L’école, contrairement à ce qu’avance l’auteur, doit pouvoir répondre à ses missions essentielles : instruire le plus grand nombre et non pas « conduire, de manière optimale, vers une profession celles et ceux qui ne désirent pas être instruits » . C’est en offrant un vrai tronc commun, socialement mixte, que nous pourrons instruire le plus grand nombre et conduire, de manière optimale, vers une profession celles et ceux qui l’auront choisie en pleine conscience et non plus après moultes relégations ! Après avoir donné à tous de forger les outils qui donnent force pour comprendre le monde et participer à sa transformation !


[1] Voir à ce sujet ce que pense un Marcel Crahay de l’interprétation qui a été faite en CF du concept de compétence.

[2] L’étude américaine STAR, par exemple, démontre l’impact de la réduction drastique de la taille des classes. Impact durable. Impact surtout profitable aux enfants d’origine populaire. (http://www.skolo.org/spip.php?article89)

[3] Cf. article de Nico Hirtt sur le site de l’Aped. http://www.skolo.org/spip.php?article1466
A noter qu’en interview, Andriat confirme cette sympathie : « Depuis les 20 dernières années, le seul ministre qui nous a un peu laissé travailler, c’est Pierre Hazette qui était prof lui-même. » (Le Soir)

Voir en ligne : http://www.skolo.org/spip.php++cs_INTERRO++artic...