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Publié : 30 septembre 2015
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Le conflit israélo-palestinien selon deux manuels scolaires : un parti pris inacceptable !

« Si je prends la peine de rédiger une analyse critique de la manière dont le conflit israélo-palestinien est traité dans ces deux manuels, c’est que je suis particulièrement choqué par le parti pris dont ont fait preuve les auteurs des pages concernées. Un parti pris qui ne devrait pas exister dans un livre scolaire digne d’une société démocratique : l’école n’a pas pour mission d’endoctriner les élèves mais bien de les outiller intellectuellement pour les amener à penser par eux-mêmes. Cette accusation est sévère mais la suite de cet article démontrera qu’elle est justifiée. »

La présente analyse critique concerne les deux manuels scolaires qui sont de loin les plus utilisés en Belgique francophone et, plus précisément, les volumes de ces manuels destinés à la sixième et dernière année de l’enseignement secondaire. Il s’agit de FuturHist 6ème [1], pour l’enseignement officiel (public), et de Construire l’histoire, tome 4 [2] pour l’enseignement catholique. J’insiste toutefois sur le fait que cet article ne porte pas un jugement d’ensemble sur ces manuels (lesquels sont d’ailleurs tous deux le fruit de la collaboration de plusieurs auteurs) mais uniquement sur ce qui y est consacré au conflit israélo-palestinien. [3]

 Impossible neutralité

Aucun historien ni aucun professeur d’histoire ne peuvent prétendre à une totale impartialité. Les récits historiques sont des constructions humaines qui constituent des points de vue datés sur des événements ou des situations du passé. Le travail des chercheurs et l’enseignement des professeurs sont forcément tributaires de l’état de leurs connaissances (et donc de leurs limites), de leurs centres d’intérêt, des valeurs dont ils sont porteurs ; ces trois éléments interférant de plus les uns sur les autres. Il me semble par conséquent extravagant de demander à un professeur d’histoire qu’il soit « neutre » [4]. Par contre, ce qui peut et doit à mon sens être exigé de tout historien et de tout professeur d’histoire ce sont l’honnêteté et la rigueur. L’honnêteté implique d’assumer publiquement sa subjectivité (de renoncer à toute prétention de neutralité), de ne pas omettre sciemment des éléments parce qu’ils seraient dérangeants pour l’intéressé-e et, bien sûr, de ne pas inventer des faits.

La rigueur suppose une documentation solide ainsi que l’analyse critique et comparée des sources.

Les auteurs de manuels d’histoire devraient, à mon sens, renoncer systématiquement à présenter une vision univoque des problèmes historiques qui tendrait à faire croire aux élèves que, sur telle ou telle question, il y aurait identité totale de vues entre tous les historiens. D’autant plus s’il est question d’un sujet aussi controversé que le conflit israélo-palestinien. Bien sûr, dans le cadre limité de ce type d’ouvrage, il n’est pas possible de présenter tous les points de vue existant parmi les chercheurs à propos des sujets abordés. Mais cela ne devrait pas empêcher de faire apparaître, par des exemples d’éléments contradictoires, qu’il n’y a pas de vérité définitive et incontestée en histoire (comme dans toute science d’ailleurs).

Pour ma part, cohérent avec ce qui vient d’être énoncé, tout en m’interdisant toute forme de prosélytisme, déontologiquement inacceptable (voir plus loin), j’assume devant mes élèves [5] le fait que je suis un citoyen engagé, en particulier concernant le sujet abordé ici, tout en m’efforçant de le leur présenter le plus objectivement (honnêtement) possible. Plus concrètement, mon souci est de leur donner les moyens de comprendre ce conflit : quelles en sont les causes, les protagonistes, les enjeux actuels ; comment expliquer sa durée, la difficulté d’en sortir. Refusant de leur cacher que les réponses à ces questions font l’objet de débats, je mets à leur disposition une documentation qui reflète cette multiplicité de points de vue.

 Parti pris

Si je prends la peine de rédiger une analyse critique de la manière dont le conflit israélo-palestinien est traité dans ces deux manuels [6], c’est que je suis particulièrement choqué par le parti pris dont ont fait preuve les auteurs des pages concernées. Un parti pris qui ne devrait pas exister dans un livre scolaire digne d’une société démocratique : l’école n’a pas pour mission d’endoctriner les élèves mais bien de les outiller intellectuellement pour les amener à penser par eux-mêmes. Cette accusation est sévère mais la suite de cet article démontrera qu’elle est justifiée.

La synthèse historique rédigée par les auteurs du manuel est un texte normatif [7] : il présente le conflit israélo-arabe et plus particulièrement le conflit israélo-palestinien d’une manière catégorique et univoque. On y découvre pourtant de nombreuses assertions dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles ne font pas l’unanimité chez les historiens spécialisés. En voici des exemples.

 Qui a fondé l’État d’Israël ?

« En 1948, un peuple sans terre, les Juifs, fonde un État indépendant : Israël ». Cette première phrase du paragraphe introductif offre déjà, pour le moins, matière à débat : les Juifs du monde entier constituent-ils un seul peuple [8] ? Sont-ce « les Juifs » qui ont fondé cet État ? Ne serait-il pas plus exact de dire que cette fondation fut le résultat de l’action persévérante du mouvement sioniste, un courant politique particulier, minoritaire jusqu’à la fin des années 1930, et non pas des Juifs dans leur ensemble ?

Quelques lignes plus loin, on peut lire qu’après la Première Guerre mondiale, le Royaume-Uni, qui avait reçu de la Société des Nations un mandat pour administrer la Palestine, se trouva alors « confronté au conflit opposant deux peuples réclamant une même terre : les Juifs de Palestine et de la diaspora d’une part, les Arabes palestiniens d’autre part  ». Les auteurs continuent ici à prétendre que ce sont les Juifs dans leur ensemble (« les Juifs de Palestine et de la diaspora ») qui revendiquaient la Terre de Palestine. Les caractères gras (qui sont le fait des auteurs [9]) mettent en évidence une soi-disant opposition entre les Juifs et les Arabes de Palestine. Je mets au défi quiconque de prouver que les Juifs de Palestine (qui constituaient environ 5 % de la population totale de ce territoire à la fin du XIXème siècle, avant le début de l’immigration de juifs européens) se sont unis aux Juifs venus d’Europe pour revendiquer la Terre de Palestine. Le mouvement sioniste [10] est une création européenne. Ce n’est que bien plus tard, après la guerre israélo-arabe de 1948-1949, que l’idéologie sioniste a commencé à se propager au sein des communautés juives du monde arabe.

 1945-1949

Voici ce que les auteurs écrivent concernant ce qui s’est passé en Palestine entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 1949 : « Après 1945, la Grande-Bretagne décide de renoncer à son mandat. L’ONU propose alors un plan de partage de la Palestine, que les Palestiniens rejettent. Pourtant l’indépendance de l’État d’Israël est proclamée le 14 mai 1948. Immédiatement les armées égyptienne, transjordanienne, syrienne, libanaise et irakienne interviennent militairement aux côtés des Palestiniens. C’est la première guerre israélo-arabe. Elle se termine en faveur d’Israël qui agrandit le territoire concédé par le plan de partage. Les Palestiniens quittent massivement le pays ».

C’est pour le moins laconique… et obscur. Pourquoi le Royaume-Uni a-t-il renoncé à son mandat ? Que contenait le plan de partage ? Pourquoi les Palestiniens l’ont-ils rejeté ? Les dirigeants sionistes l’ont-ils accepté ? Qui a proclamé l’indépendance de l’État d’Israël le 14 mai 1948 ? Dans quel contexte historique ?

Cette période-clé et particulièrement dramatique du conflit méritait à coup sûr un développement plus important susceptible de faire comprendre les raisons de l’opposition irréductible entre les aspirations des Palestiniens et celles des Juifs sionistes. D’autant plus que les événements de cette période sont abondamment documentés. [11]

Ces lignes occultent les faits majeurs suivants, qui détermineront pourtant l’avenir :

- Si les dirigeants sionistes ne se sont pas formellement opposés au plan de partage, dans les faits ils ne l’ont pas respecté puisque qu’en 1949, à l’issue du premier conflit israélo-arabe, ils occupaient non pas 55 % du territoire de la Palestine (ce que prévoyait le plan de partage) mais bien 78 % de ce territoire et que ces territoires pris sur ce qui devait constituer l’État arabe n’ont jamais été rendus aux Palestiniens.

- « Les Palestiniens quittent massivement le pays » : l’endroit où cette phrase est placée suggère que le départ massif des Palestiniens a suivi la victoire israélienne. De plus, rien n’est dit des circonstances de ce départ. Les études des historiens consacrées à ce sujet, notamment celles des historiens israéliens, sont pourtant convergentes. Elles ont établi les faits suivants : le départ massif des Palestiniens des territoires attribués aux Juifs dans le cadre du plan de partage ainsi que des territoires conquis par les forces armées sionistes en 1948 et 1949 est essentiellement le résultat d’expulsions systématiquement organisées par ces forces armées ou de la fuite éperdue de civils terrorisés par les nouvelles des massacres commis par des groupes armés sionistes. Ces expulsions et ces massacres ont commencé avant l’entrée en guerre des armées des États arabes voisins, le 15 mai 1948. C’est, par exemple, le 9 avril 1948 que fut perpétré la plus meurtrière de ces tueries, celle dont furent victimes les habitants du village de Deir Yassine situé près de Jérusalem. Au moment de l’entrée en guerre des armées arabes, environ 400.000 Palestiniens avaient déjà « quitté » les territoires contrôlés par les forces armées sionistes.

- Pour obtenir son admission à l’O.N.U. (11 mai 1949), le jeune État d’Israël s’était engagé à accepter le retour des exilés. Cet engagement resta lettre morte, ce qui fut à l’origine du « problème des réfugiés » (entre 750.000 et 800.000 en 1949). Ces exilés et leurs descendants sont plus de cinq millions aujourd’hui.

 Terrorisme

Il est question, à plusieurs endroits, de terrorisme ou d’« attentats terroristes ». Ces mots ne sont pas définis (!) mais selon les auteurs ils sont exclusivement le fait de Palestiniens. Ce que suggèrent non seulement le texte de synthèse des auteurs des manuels mais aussi un graphique, de source gouvernementale israélienne, présentant l’évolution du « nombre de décès dus à des actes terroristes sur le territoire d’Israël dans ses frontières de 2000 » [12]. De terrorisme israélien, il n’est nulle part question. Pourtant, si on accepte la définition factuelle de Pascal Boniface [13], il ne fait aucun doute que, tout au long de leur histoire, le mouvement sioniste d’abord, l’État d’Israël ensuite se sont aussi rendus coupables à maintes reprises de ce type d’actions. Pourquoi l’ignorer ?

 Opération « paix en Galilée »

« Pour assurer sa sécurité, Israël lance l’opération « paix en Galilée » en 1982 » : il n’est pas précisé en quoi consistait cette « opération » (invasion et occupation du Liban jusqu’à Beyrouth) et cette manière d’« assurer » la sécurité d’Israël n’est pas du tout questionnée. Pas plus que la question essentielle de savoir pourquoi l’État d’Israël vit dans l’insécurité.

 Le destin des « Accords d’Oslo »

Il n’est pas mentionné que ces accords, signés en 1993, devaient déboucher sur une paix définitive cinq ans plus tard. Les auteurs affirment sans aucune autre précision que « les engagements pris à Oslo ne sont pas entièrement respectés ». Ils attribuent le blocage du « processus de paix » à « la montée des partis radicaux dans les deux camps » (sans aucune précision sur ce qu’on entend par là ni sur ce qui pourrait avoir causé cette « montée des partis radicaux ») ; à « la complexité de certaines questions comme le retour des réfugiés palestiniens » (aucune explication n’est donnée quant à cette supposée complexité) ; à « la poursuite de la colonisation israélienne en Cisjordanie », ce point n’intervenant qu’en troisième position. Aucune information n’est donnée sur l’ampleur de cette colonisation, sur ses conséquences pour la vie quotidienne des Palestiniens, ni à propos de la responsabilité des gouvernements israéliens successifs dans cette affaire. De quoi laisser croire aux lecteurs que la colonisation de la Cisjordanie n’a été que l’affaire de « partis radicaux », en particulier religieux et que les gouvernements israéliens successifs ont fait tout ce qu’ils ont pu pour la limiter. C’est ce que suggère fortement le commentaire qui accompagne une carte intitulée « Israël et les territoires palestiniens en 2006 » [14] : « Les colonies juives se sont multipliées dans les territoires occupés depuis la guerre des Six jours en 1967. La majorité des colons sont orthodoxes ou ultra-orthodoxes ; leur croissance démographique est largement supérieure à celle d’Israël. Ils considèrent que les territoires occupés font partie de la terre promise par Dieu et leur reviennent de droit. Depuis 2004, le Gouvernement israélien a entrepris de démanteler les colonies de la bande de Gaza ainsi que certaines implantations en Cisjordanie. » Cette dernière assertion est illustrée par une photo montrant des policiers et des soldats israéliens aux prises avec des colons religieux dans la « colonie juive non autorisée par l’État d’Israël » d’Yitzhar en Cisjordanie, en mai 2004 [15].

Outre le fait qu’il n’est pas vrai que la majorité des centaines de milliers de colons sont « orthodoxes ou ultra-orthodoxes » malgré « leur croissance démographique largement supérieure à celle d’Israël » (tiens, un autre « péril démographique »), les travaux des historiens ont démontré à quel point, depuis 1967, tous les gouvernements israéliens ont été activement impliqués dans cette colonisation [16] . Et plus de dix ans après l’intervention musclée dont témoigne la photo, la colonie « non autorisée » d’Yitzhar existe toujours et continue à se développer.

 La « barrière de sécurité »

Dans le paragraphe introductif au dossier documentaire [17] il est fait mention, entre guillemets, d’une « clôture de sécurité », sans mentionner qu’il s’agit d’une appellation utilisée par les officiels israéliens. Dans la même phrase, cette « clôture » est appelée barrière de sécurité, sans guillemets. Son but, d’après les auteurs des manuels : « empêcher les infiltrations palestiniennes sur le territoire d’Israël ». Il n’est pas précisé qu’il s’agit là du but proclamé de cette construction selon les autorités israéliennes mais qu’il est contesté par les Palestiniens et par de nombreux observateurs étrangers, qui y voient plutôt un moyen d’annexer de nouveaux territoires de Cisjordanie et de s’approprier leurs ressources en eau.

La phrase suivante donne un bilan officiel israélien qui tend à démontrer le bien-fondé de l’édification de cette « barrière de sécurité » : « Selon un rapport du ministère des Affaires étrangères israélien, ce mur serait efficace, puisque le nombre d’attentats-suicides serait passé de 60 en 2002 à 5 en 2006 ». Nulle trace, ni d’un point de vue critique sur cette « analyse », ni même du fait que cette barrière a été érigée dans les territoires occupés et non en territoire israélien et que sa construction a, po