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Publié : 1er août 2013
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De la relativité du temps... scolaire


Profitant de la canicule de juillet, la ministre de l’Enseignement vient d’annoncer que, pour organiser les activités de « remise à niveau », les écoles pourront réduire les « heures » de cours à 45 minutes au lieu de 50. Progrès démocratique ou bricolage dérégulateur ?

Depuis quelques années, l’initiation à la théorie de la relativité a été introduite dans les programmes du cours de physique de 6e année. Du moins dans l’option « sciences fortes » car, malheureusement, les concepteurs des référentiels n’ont pas jugé utile de proposer ce chapitre aux élèves de « sciences de base » ni à ceux de « sciences appliquées », ceux précisément auxquels j’enseigne. Trop passionnant, sans doute, pour les premiers, que l’on juge définitivement réfractaires à toute curiosité scientifique ; trop théorique pour « l‘intelligence concrète » que l’on prête aux seconds... Qu’à cela ne tienne, je m’arrange chaque année pour grappiller quelques minutes de cours par ci, par là, de semaine en semaine, afin d’offrir aux élèves, peu avant les examens, quelques éléments de cette étrange théorie, où le temps se dilate et où les masses tendent vers l’infini à l’approche de la vitesse de la lumière. Et puis tant qu’à faire, s’il me reste encore deux ou trois périodes de cours, je leur parle également de cette autre grande oubliée des programmes de sciences : la mécanique quantique, fondement des formidables mutations technologiques que sont l’électronique, l’informatique et les télécommunications modernes.

Aujourd’hui, à un mois de la rentrée, je prie le ciel pour que le chef de mon établissement ne soit pas soudain frappé d’une idée saugrenue : remplacer les cours de 50 minutes par des cours de 45 minutes, comme le permet désormais le ministère. Non que je doute de l’importance des rattrapages, des remédiations, des guidances individualisée et autres activités de découverte que l’on pourrait organiser dans le temps récupéré sur la somme de ces multiples cinq minutes. Mais je serais très triste si le prix à payer était l’abandon d’une partie des ambitions que je me fixe pour mon cours de physique.

L’argument avancé par les défenseurs de cette mesure, à savoir que « cinq minutes ce n’est pas grand chose » et que « ça n’aura pas d’impact sur les matières enseignées », ne tient pas la route. Le temps scolaire n’a pas la flexibilité bienveillante du temps des théories de monsieur Einstein. Supprimer cinq minutes d’un cours de cinquante, c’est supprimer 10% du temps de cours. C’est donc supprimer 10% de matière et/ou d’approfondissement de cette matière. Point à la ligne.

Ah mais, disent-ils, il suffit de regrouper les périodes de cours par deux, en éliminant les inter-cours ; il convient aussi de mieux organiser l’occupation des locaux afin que les élèves ne perdent pas de temps en changeant de classe ; et puis les profs n’ont qu’à préparer leurs cours de façon à optimiser le temps de travail en classe...

Qu’est-ce qu’ils s’imaginent donc ? Que les enseignants les plus pressés et stressés n’ont pas déjà supprimé l’inter-cours ? Et que les autres considèrent ce moment de relâche et de libre discussion avec leurs élèves, comme du temps perdu ? N’est-ce pas précisément à ce moment-là que Florence m’a raconté pourquoi sa vie à la maison devenait si difficile ? Et que Malik m’a interrogé sur un problème qu’il n’avait pas compris deux semaines plus tôt ? N’est-ce pas pendant un inter-cours que j’ai eu, avec une classe de cinquième, une bien utile discussion sur l’importance d’étudier l’histoire ? Et les cinq minutes durant lesquelles les filles et les garçons descendent du local de géo pour se rendre à mon labo sont-elles donc un moment de détente superflu ? Qu’est-ce que c’est que ces pédagogues du timing, ces bureaucrate de la gestion des ressources humaines, qui prétendent transformer nos classes en ateliers taylorisés, minutés à la seconde ? Avons nous encore le droit de poursuivre nos apprentissages calmement, sans courir, mais sans sacrifier nos ambitions ? Avons nous encore, professeurs et élèves, le droit de vivre sereinement à l’école ?

Voilà des décennies que l’on ne cesse de rogner le temps scolaire. Les cours du samedi matin ont été supprimés et les périodes ramenées de soixante à cinquante minutes. Durant les années 80 on a ôté aux écoles les moyens d’encore organiser des rattrapages, des guidances individualisées, des coordinations et des conseils de classe dignes de ce nom. La réduction des taux d’encadrement et l’augmentation de la charge de travail des enseignants ont raccourci le temps que ces derniers peuvent consacrer calmement à chacun de leurs élèves. Parallèlement, le temps de travail personnel des élèves à la maison, pour les devoirs et leçons, a lui aussi été rogné au nom d’une conception farfelue du bien de l’enfant et de l’équité. Moins de travail ! Moins de cours ! Moins de matières ! Moins d’encadrement ! Moins d’école... Cette pédagogie de la diminution constante des ambitions a facilement su flatter l’oreille bienveillante de ministres en mal chronique de ressources budgétaires.

Aujourd’hui, devant l’évidence de la catastrophe, on nous propose encore du bricolage. On réinvente la remédiation et les rattrapages jadis liquidés... mais en grappillant sur la durée des cours. Ainsi, la lutte — indispensable — pour la réussite de tous prend une fois de plus la forme d’une réduction des objectifs d’éducation et d’instruction.

Nous n’aurons de cesse de le répéter : nous refusons de choisir entre la peste de l’école inégale et le choléra de l’école sans ambition. L’émancipation intellectuelle et culturelle des enfants du peuple n’est pas mieux servie par la médiocrité généralisée que par la ségrégation sociale.

Oui aux rattrapages, oui aux guidances individualisées, oui aux devoirs encadrés et à l’étude dirigée à l’école, oui aux activités sportives, culturelles, techniques, artistiques à l’école, oui aux moments de découverte, de bricolage, de création ou de détente dans le cadre scolaire. Mais pas au prix de moins de cours. Pour permettre toutes ces choses réellement nécessaires, il faut au contraire davantage de temps scolaire. L’école doit rester ouverte après 16h, les mercredi après-midi, le week-end. Avec du personnel compétent, avec des collations et des boissons, avec des locaux agréables, des espaces suffisants, des équipements adéquats et des moyens de transport si nécessaire.

Voilà l’école ouverte, ouverte sur la vie, que nous appelons de nos voeux. Elle est à l’exact opposé de cette école prétendument « efficace » où l’on court après les secondes, de cette école prétendument compétente où l’on galope après les « benchmarkings » des enquêtes PISA...

Voir en ligne : http://www.skolo.org/spip.php++cs_INTERRO++artic...